Le paysage audiovisuel français se caractérise par une contradiction structurelle majeure : si les plateformes de diffusion pullulent (Netflix, Disney+, Apple TV+, France Télévisions, TF1+, Canal+, pour ne citer que les principales), l'accès du public aux œuvres de plus de 20 ans reste dramatiquement limité. Le rapport Michel Gomez documente ce constat par des chiffres éloquents. Selon une étude de la SACD citée en annexe du rapport, seules 22 % des œuvres produites avant 2003 dans les domaines de l'animation, de la fiction et de l'adaptation audiovisuelle de spectacle vivant ont été rediffusées depuis 2010[1].
Cette statistique glaçante témoigne de ce que les professionnels du secteur appellent le « syndrome n-1 » : l'absence de politique patrimoniale coordonnée au niveau national. Depuis la loi de 1986 qui a transféré les droits d'exploitation des œuvres audiovisuelles à l'INA vers les chaînes publiques et les producteurs privés, aucune instance n'a vraiment pris en charge la valorisation du patrimoine audiovisuel. « Le marché ne pouvant, à lui seul, assurer la survie du patrimoine audiovisuel, seule une action publique coordonnée, progressive et sélective permettra de restaurer, conserver et rendre visibles les œuvres du passé », conclut le rapport Gomez[1].
L'évolution technologique des cinquante dernières années a radicalement transformé la capacité de stockage audiovisuel. Du pellicule cinéma (35 mm, 16 mm, Super 16) aux bandes vidéo analogiques (Betacam, U-matic), en passant par les formats numériques compressés (MPEG-2) et les serveurs haute définition, la filière a connu une succession de mutations technologiques sans précédent. Aujourd'hui, les data centers permettent de stocker des millions d'heures de programmes — l'INA gère plus de 100 000 heures de programmes en dépôt légal, tandis que les plateformes commerciales mettent à disposition quelque 200 000 heures de contenu français en ligne[2].
Cependant, cette abondance capacitaire masque un problème fondamental : la vitesse d'obsolescence des formats. Les experts de la CST (Commission Supérieure Technique) ont formalisé ce constat dans leur recommandation CST-RT-043 réactualisée en mai 2025 : chaque évolution des normes de diffusion — le passage du SD au HD, du 4/3 au 16/9, puis vers l'HDR — exige des travaux de restauration coûteux et chronophages pour les œuvres anciennes[3]. Le problème n'est donc pas l'absence de stockage, mais l'impossibilité de garantir l'accessibilité des œuvres dans les formats exigés par les diffuseurs modernes.
La vidéo analogique reste le point noir. Comme le résume un adage du secteur : « le problème c'est la vidéo ». Les cassettes magnétiques de la période 1980-2005 se dégradent inexorablement, et aucun lecteur n'existe plus pour reproduire certains formats obsolètes. « Nous nous retrouvons dans une situation paradoxale mais déjà décrite : la politique patrimoniale se met en place au niveau n-1 du fait de l'absence de définition ou d'obligations au niveau n », note le rapport[1]. Résultat : certains laboratoires de post-production comme Kill The Tape, sont devenus, à leur corps défendant, les derniers gardiens d'archives massives qu'ils conservent souvent à titre informel, sans financement structuré.
Les data centers garantissent la capacité, mais pas la perennité
L'une des sept préconisations majeures du rapport Gomez concerne l'adoption d'une norme de conservation harmonisée à l'échelle française. Le rapporteur préconise l'extension de la recommandation CST-RT-043 aux œuvres audiovisuelles de patrimoine soutenues par le CNC, une norme déjà en place pour le cinéma depuis plusieurs années[3].
Cette normalisation revêt une importance critique. En effet, la multiplicité des approches de conservation — chaque producteur, distributeur ou laboratoire applique ses propres standards — crée une fragmentation catastrophique du patrimoine. Le rapport met l'accent sur la notion de « réversibilité » : les formats doivent pouvoir être migrer d'une génération technologique à l'autre sans perte d'intégrité. « Le producteur doit mettre en œuvre une politique de conservation qui lui permettra d'accéder ou de donner accès au matériel-fichier nécessaire à toute nouvelle exploitation de l'œuvre, sans limite de temps et sans incertitude quant à l'intégrité et l'utilisabilité du matériel, et ce dans une qualité a minima égale à la qualité native de finition », stipule le texte de la CST[3].
Or, cette obligation peine à se mettre en place. Les producteurs, particulièrement les petites et moyennes entreprises, ne disposent pas toujours des ressources pour respecter ces normes. De plus, les métadonnées (informations sur les œuvres) restent largement fragmentées. Comme le relève le rapport, l'absence d'une base de données centralisée des œuvres audiovisuelles produites en France — le RCA (Registre du Cinéma et de l'Audiovisuel) n'incluant que facultativement les œuvres audiovisuelles — constitue un frein majeur à toute politique patrimoniale concertée[1].
Le rapport Gomez ne s'étend que peu sur la dimension environnementale de l'archivage audiovisuel, mais c'est un enjeu qui devient inévitable. Selon une étude conjointe de l'ARCOM, de l'ARCEP et de l'ADEME publiée en 2024, les usages audiovisuels représentent 2,9 % de la consommation électrique française (13 TWh) et 0,9 % de l'empreinte carbone nationale (5,6 millions de tonnes équivalent CO2)[4].
Paradoxalement, l'essentiel de cette empreinte carbone n'émane pas des data centers ni des réseaux de transmission, mais de la fabrication des terminaux — téléviseurs, smartphones, ordinateurs — qui représente 72 à 90 % de l'impact environnemental total. Les réseaux ne comptent que pour 9 à 26 %, et les data centers seulement 1 à 3 %[4]. Cependant, le stockage sur LTO (Linear Tape-Open), le support privilégié pour l'archivage numérique à long terme, pose des défis énergétiques spécifiques.
En effet, les serveurs de stockage réclament un refroidissement constant. La pérennité des LTO exige des régénérations périodiques et des migrations technologiques tous les deux à trois ans pour éviter l'incompatibilité matérielle. Une étude du laboratoire de numérisation de l'INA estimait qu'un gigaoctet conservé sur serveur demande environ 3,5 kWh annuels d'électricité, soit près de 7,87 kg d'équivalent CO2[5]. À l'échelle du patrimoine audiovisuel français — soit plusieurs milliers de teraoctets — cette facture énergétique devient vertigineuse.
Chiffres clés sur l'impact environnemental des usages audiovisuels en France :
À l'inverse, la conservation sur pellicule cinéma présente une empreinte énergétique réduite à long terme, mais elle exige des conditions de stockage inerte (température et hygrométrie contrôlées) et reste tributaire de l'existence de lecteurs. Avec la disparition en 2011 de Quinta Industries cette option s'est progressivement fermée pour les œuvres audiovisuelles. Le rapport ne tranche pas définitivement entre stockage physique et numérique, mais prône un modèle hybride où conservation patrimoniale de long terme et accessibilité rapide coexistent[3].
Le silence budgétaire entourant l'archivage audiovisuel en dit long sur sa sous-estimation chronique. Aucun chiffrage exhaustif de la conservation du patrimoine audiovisuel français n'existe. Seul le CNC, à titre limité, soutient la restauration de films cinématographiques, mais ce domaine ne bénéficie que de moyens marginaux au regard des enjeux. À titre de comparaison, en 2024, le CNC a consacré 948 k€ à la sauvegarde et restauration du patrimoine cinématographique, pour un montant total de dépenses patrimoniales (incluant les films de patrimoine) d'environ 3,3 M€[1]. Pour l'audiovisuel, aucun fonds dédié n'existe.
Le rapport estime que les coûts de restauration d'une œuvre audiovisuelle varient entre 5 000 et 50 000 euros selon l'ampleur des travaux nécessaires. Or, reproduire cette opération à l'échelle du patrimoine français — plusieurs milliers d'œuvres — exigerait un investissement de plusieurs dizaines de millions d'euros. Sachant que le marché du patrimoine audiovisuel est étroit et qu'aucune filière économique viable ne s'est structurée autour de la restauration d'œuvres anciennes, ce coût devient insurmontable sans financement public massif.
« Le marché, très étroit, n'assure pas, à lui seul, la survie du patrimoine audiovisuel. Les freins techniques et juridiques, de nature très différente, constituent un double verrou. »
— Rapport Michel Gomez, conclusions du diagnostic
Le rapport Gomez préconise un plan de numérisation et sauvegarde prioritaire sur la période critique 1980-2005, financé à 50 % par le CNC et conditionné à des perspectives de diffusion avérées[1]. Il propose également la création d'un dispositif expérimental de cofinancement CNC-producteurs-diffuseurs pour tester des modèles viables de restauration commerciale. Trois exemples de réussite (la série Maigret, Il était une fois, et Caméra Café) attestent qu'une restauration bien pensée peut trouver son public et générer des recettes[1].
Au-delà de l'empreinte carbone directe du stockage, la question écologique se pose différemment pour l'archivage audiovisuel. L'enjeu central n'est pas tant de minimiser l'impact carbone du stockage que de maximiser l'amortissement écologique de cet investissement énergétique en garantissant que les œuvres archivées sont effectivement diffusées et exploitées ultérieurement.
Un stockage de décennies n'a de sens écologique que si les œuvres resurgissent avant d'être perdues. Or, 78 % des œuvres anciennes ne sont jamais rediffusées. Cette réalité soulève une question troublante : injecter plusieurs gigawattheures dans la conservation d'une œuvre qui ne sera jamais exploitée constitue un gaspillage écologique majeur. Inversement, restaurer une série animée qui connaît un succès long terme sur une plateforme spécialisée (comme Madelen avec l'INA) justifie pleinement l'investissement énergétique[1].
Le rapport Gomez entrevoit cette contradiction sans l'expliciter clairement. Il préconise que tout plan de sauvegarde soit « conditionné à des perspectives de diffusion », autrement dit, que seules les œuvres ayant un potentiel de rediffusion soient numérisées[1]. Cette approche sélective est économiquement logique et écologiquement pertinente : mieux vaut conserver l'énergie en refusant de numériser 50 000 heures d'archives sans marché que de saturer les data centers d'œuvres zombies.
Le rapport Gomez dresse un constat cinglant sur l'accord de 2016 sur l'exploitation suivie des œuvres audiovisuelles. Cet accord, censé encadrer les obligations de producteurs à conserver le matériel et à rechercher une exploitation permanente des œuvres, n'a produit que peu d'effets concrets[1].
Prévu initialement, l'observatoire du CNC chargé de surveiller le respect de l'accord n'a jamais vu le jour. Les clauses de revoyure et les expertises techniques n'ont pas été diligentées. Seul un mécanisme — celui de la facilitation par les sociétés de gestion collective (SACD, SCAM) dans le renouvellement des droits d'auteur — a produit des résultats tangibles[1]. Cette inertie institutionnelle témoigne de l'absence de véritable volonté politique de faire du patrimoine audiovisuel une priorité.
Les réactions professionnelles au rapport Gomez ont majoritairement salué ses recommandations. La SACD, représentant les auteurs, y a vu un diagnostic « lucide, incontestable et documenté », tandis que la Scam (syndicat des auteurs de l'audiovisuel documentaire) a soutenu les propositions de valorisation du patrimoine[6]. La ministre de la Culture, Rachida Dati, a elle-même demandé au CNC de préparer rapidement un plan d'action basé sur ces recommandations[7].
Cependant, sur le terrain, les producteurs et distributeurs reste divisés. Si les grandes structures audiovisuelles (Mediawan, Banijay, TF1 Studio) disposent de ressources pour inventer dans la restauration de leurs catalogues, les petites et moyennes entreprises manquent de financements pour mettre en œuvre une politique patrimoniale sérieuse. Le rapport note un phénomène inquiétant : la concentration croissante des catalogues audiovisuels entre quelques grands groupes, avec le risque que des catalogues importants soient cédés à des groupes internationaux et sortent du territoire français[1].
Le rapport Gomez insiste particulièrement sur l'urgence de sauver les œuvres produites entre 1980 et 2005, qu'il qualifie de « période critique ». Cette tranche couvre précisément la transition technologique la plus complexe : la fin du photochimique, l'ère de la vidéo analogique (Betacam, U-matic), et les débuts du numérique compressé. C'est aussi pendant cette période que l'INA a progressive perdu le contrôle du patrimoine audiovisuel public, créant un vide juridique et patrimonial[1].
Sans intervention d'ici cinq à dix ans, des centaines d'heures de ce patrimoine disparaîtront irrémédiablement. Les bandes magnétiques se dégradent, les lecteurs se raréfient, et aucune incitation économique ne pousse les producteurs à investir. Les laboratoires de post-production qui conservent ce matériel voient leurs conditions de stockage se détériorer, faute de financement. C'est un « syndrome n-1 » : les infrastructures privées maintiennent informellement ce que devrait assurer l'État[1].
Le rapport Gomez constitue une étape importante, mais elle n'est que le point de départ. Plusieurs défis majeurs demeurent non résolus. D'abord, la question du financement : le CNC pourra-t-il obtenir un budget supplémentaire pour un plan de numérisation-sauvegarde de grande envergure ? Ensuite, celle de la gouvernance : qui pilotera réellement la politique patrimoniale ? Le rapport préconise d'élargir la mission du CNC, mais les modalités concrètes restent à définir. Enfin, celle de la durabilité : comment garantir que la numérisation d'aujourd'hui ne sera pas elle-même obsolète dans 20 ans ?
L'émergence de technologies de restauration basées sur l'intelligence artificielle offre néanmoins des perspectives. Des outils de remasterisation d'image et de son, de conversion HD/SD et de correction chromatique laissent espérer que les coûts de restauration diminueront significativement dans les années à venir[1]. Si le rapport n'en détaille pas l'application potentielle, les professionnels y voient une ouverture majeure.
La plateforme Madelen de l'INA, avec ses 100 000 abonnés et son catalogue de 10 000 œuvres, demeure le modèle de référence en matière de valorisation éditoriale du patrimoine audiovisuel. Son succès démontre qu'il existe un marché de niche pour le patrimoine bien curaté et bien présenté. Le rapport préconise de renforcer Madelen, de créer des « corners patrimoine » sur les plateformes publiques, et de soutenir les services spécialisés (Tënk, Benshi, Medici.tv)[1].
Le rapport Michel Gomez offre un diagnostic lucide du patrimoine audiovisuel français : riche mais inaccessible, menacé par des facteurs techniques, juridiques et économiques structurels. Son absence de politique patrimoniale publique cohérente expose la France au risque de perdre une part significative de sa mémoire audiovisuelle. Les sept préconisations qu'il formule constituent une feuille de route pragmatique, combinant intervention publique sélective, normalisation technique et encouragement de la diffusion.
Cependant, le véritable test sera sa mise en œuvre. L'accord de 2016 a déjà démontré que l'absence de suivi budgétaire et institutionnel aboutissait à l'inertie. Cette fois, le moment politique semble plus favorable, avec le soutien de la ministre de la Culture. Mais sans financement pérenne et sans transformation réelle des modèles économiques, le patrimoine audiovisuel français risque de rester une promesse plutôt qu'une réalité accessible.
Patrick RAYMOND
[2] Charles de Laubier, directeur d'études CNC, cité dans le rapport Gomez. Les 200 000 heures incluent les plateformes TF1+, France.tv, M6+, Arte.tv, RMC BFM Play, Canal+, Apple TV+, Disney+, Max, Netflix, Paramount+, Amazon Prime Vidéo.
[6] SACD et Scam, communiqués de réaction au rapport Gomez, octobre 2025.
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