Ce n'est pas la première fois que France Télévisions est sous le regard scrutateur de la Cour des comptes. En 2016, un rapport public thématique intitulé "France Télévisions : mieux gérer l’entreprise, accélérer les réformes" dressait déjà un tableau préoccupant [1]. À l'époque, la Cour pointait une "entreprise unique inaboutie", des synergies insuffisantes entre les chaînes, une stratégie de bouquet "peu convaincante" et un pilotage stratégique "instable". La situation financière était déjà jugée "structurellement déficitaire" avec une "dégradation inquiétante de la trésorerie" [2].
Les critiques portaient également sur une gestion des ressources humaines "mal pilotée et très coûteuse", un accord collectif jugé "avantageux que coûteux", des chantiers informatiques "en retard" et un contrôle interne "insuffisant". Des thèmes qui résonnent étrangement avec les observations actuelles, suggérant que malgré les efforts, certains maux persistent au sein du groupe public [2].
Le dernier rapport de la Cour des comptes ne mâche pas ses mots. Il souligne que "la dynamique des charges de personnel et de fonctionnement ainsi que le poids des investissements nécessaires notamment dans le numérique rendent aujourd’hui inéluctables" des changements profonds au sein du groupe présidé par Delphine Ernotte Cunci. Un déficit de 40 millions d’euros est anticipé pour le budget 2025, confirmant l'urgence de la situation.
L'institution présidée par Pierre Moscovici pointe du doigt un "dysfonctionnement" des tutelles de l'État, relevant l'absence de contrat d’objectifs et de moyens (COM) depuis fin 2023 et des "orientations contradictoires" en 2023 et 2024. La Cour recommande à l'État de fixer "une trajectoire financière réaliste" pour l'entreprise. Parmi les points de vigilance, la Cour mentionne également des "frais de mission élevés" et "certains niveaux de salaires" pour des personnes cumulant plusieurs emplois.
Malgré ce tableau financier sombre, le rapport de la Cour des comptes n'est pas dénué de points positifs. Il salue la "place de premier plan" de France Télévisions dans les audiences, tant linéaires que numériques, et la "plateformisation réussie" autour de France.tv et franceinfo. Le groupe a également développé de nouveaux formats adaptés aux réseaux sociaux, touchant ainsi tous les publics .
France Télévisions a également réalisé des "efforts de gestion particulièrement significatifs", conduisant à une réduction cumulée des charges d’exploitation de 386 millions d’euros (constants) entre 2015 et 2024, et une baisse de 12% des effectifs en dix ans. La Cour reconnaît la mise en œuvre de l'ensemble des recommandations de gestion formulées dans son précédent rapport de 2016, notamment une "procédure d’achats hors programmes largement améliorée" et un "contrôle éthique et déontologique renforcé" .
Delphine Ernotte Cunci, présidente de France Télévisions, a indiqué que le groupe "souscrit à l’ensemble des recommandations formulées" et "travaille déjà à leur mise en œuvre". Elle reconnaît une "trésorerie particulièrement dégradée" mais insiste sur le fait que "entre 2015 et 2025, le niveau des concours publics alloués à France Télévisions a diminué de 1%, en dépit d’une inflation de plus de 20%" . Cette déclaration met en lumière la difficulté de concilier des missions de service public ambitieuses avec des moyens contraints.
Le rapport intervient dans un climat politique et médiatique particulièrement tendu. Le Rassemblement National a exprimé son souhait de privatiser l'audiovisuel public, et des polémiques récentes, comme l'"affaire Legrand-Cohen" (deux journalistes du service public accusés de connivence avec le Parti socialiste), ont ravivé les critiques sur la partialité. Marine Le Pen a même réclamé le départ de Delphine Ernotte Cunci, la qualifiant de "militante très marquée à gauche". En retour, la présidente de France Télévisions a qualifié CNews de "chaîne d’extrême droite", illustrant la polarisation du débat.
Des acteurs de l'audiovisuel, dont Delphine Ernotte Cunci et le régulateur Arcom, se sont alarmés des coupes budgétaires envisagées par l'État pour 2026, craignant un "risque très fort" sur toute la filière. Des économistes de renom ont également alerté sur l'effondrement du journalisme de qualité, soulignant l'importance d'un service public fort.
La Cour des comptes suggère d’accroître les synergies entre France 3 et le réseau Ici des ex-radios France Bleu, et préconise la renégociation de l'accord collectif de 2013 pour favoriser la polyvalence. France Télévisions a d'ailleurs déjà pris la décision de dénoncer cet accord pour ouvrir la voie à une renégociation complète .
Ce rapport met en évidence la complexité de la situation de France Télévisions : un acteur essentiel du paysage audiovisuel français, qui a su se transformer et maintenir sa place face à la révolution numérique, mais qui reste confronté à des défis financiers structurels et à un manque de vision claire de la part de l'État. L'équilibre entre missions de service public, contraintes budgétaires et attentes des téléspectateurs et des professionnels du secteur reste un enjeu majeur pour les années à venir.
[1] France Télévisions | Cour des comptes (2025)
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