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Canal+ avale MultiChoice, l’Afrique retient son souffle

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Le zapping est terminé. Après des mois de négociations et l'obtention du feu vert des autorités de la concurrence, notamment sud-africaines, Canal+ a bouclé l'acquisition de MultiChoice. L'opération, valorisée à près de 3 milliards de dollars, crée un géant comptant plus de 40 millions d'abonnés dans près de 70 pays. Déjà dominant en Afrique francophone depuis plus de 30 ans, le groupe français met la main sur le leader des marchés anglophones et lusophones, réalisant ainsi une ambition panafricaine longtemps convoitée.

Cette manœuvre stratégique est une réponse directe à deux réalités du marché. D'une part, la stagnation, voire le recul, sur le Vieux Continent où la concurrence des plateformes américaines est féroce et les usages en pleine mutation. D'autre part, le dynamisme exceptionnel du marché africain.

De l’Afrique à l’Europe, en passant par l’Asie-Pacifique et l’outre-mer, CANAL+ participe à faire émerger et promouvoir toutes les cultures, et à rendre le divertissement accessible au plus grand nombre ». Jacques du Puy, Membre du Directoire en charge de la PayTV mondiale chez Canal+

L'objectif affiché est clair : créer un champion continental capable de rivaliser avec les titans mondiaux du streaming comme Netflix, Amazon Prime Video ou Disney+.

Historique d'une montée en puissance progressive

L'offensive de Canal+ sur MultiChoice est l'aboutissement d'une stratégie patiente et méthodique. Tout commence en 2020, lorsque Vivendi, la maison mère de Canal+, entre discrètement au capital du groupe sud-africain. Pendant quatre ans, le groupe français va grignoter des parts, passant de 5% à plus de 45% début 2025. Cette montée progressive a contraint Canal+, selon la loi sud-africaine, à déposer une offre publique d'achat sur la totalité des actions qu'il ne détenait pas encore. Le 22 septembre 2025, CANAL+ est officiellement devenu l'actionnaire majoritaire de MultiChoice, avec une participation de plus de 48 % en capital et la jouissance de tous les droits de vote des associés.

Cette tactique de "prise de contrôle rampante" est une signature du groupe Vivendi, orchestrée par Vincent Bolloré. Elle rappelle d'autres opérations où le groupe a patiemment tissé sa toile avant de lancer l'assaut final, comme ce fut le cas avec Havas ou Lagardère en France. Le choix de MultiChoice n'est pas anodin : l'entreprise, née en 1995 des activités de télévision payante du groupe de presse Naspers, est le joyau de l'audiovisuel en Afrique anglophone et lusophone, avec ses bouquets DStv et sa plateforme de streaming Showmax. MultiChoice, dont le siège est basé en Afrique du Sud, est un leader des médias en Afrique anglophone et lusophone depuis plus de 30 ans. Son portefeuille comprend des marques emblématiques telles que DStv, GOtv, Showmax, M-Net et SuperSport, et s'appuie sur un réseau de plus de 15 000 points de vente.

L'union fait la force : une stratégie offensive et défensive

En unissant ses forces à celles de MultiChoice, Canal+ ne fait pas qu'additionner des portefeuilles d'abonnés. Le groupe acquiert un catalogue riche, des droits sportifs exclusifs et un savoir-faire reconnu dans la production de contenus locaux, notamment via les chaînes M-Net. Pour Maxime Saada, cette taille critique est l'élément clé : « Pour rivaliser avec ces acteurs en matière d'investissement dans les contenus, comme pour s'associer avec eux en matière de distribution, l'élément clé, c'est la taille ». La stratégie est double : non seulement concurrencer les géants américains, mais aussi devenir un partenaire incontournable pour leur distribution sur le continent. En juillet 2025, CANAL+ a d'ailleurs renforcé son partenariat stratégique avec Netflix, étendant leur accord de distribution à l’ensemble de l’Afrique francophone.

Canal+ est présent sur le continent africain depuis plus de 30 ans et y opère aujourd’hui dans plus de 50 pays. Il est le premier acteur de la télévision par abonnement dans 19 pays francophones, avec une offre riche de près de 400 chaînes, dont 250 en français et en langues locales, mettant en valeur les contenus africains, ainsi que 110 chaînes internationales accessibles en direct ou via l’application digitale CANAL+. Le réseau de CANAL+ s’appuie sur plus de 17 000 points de vente et plus de 300 partenaires de distribution, assurant une couverture étendue et un service de proximité. Par l’intermédiaire de sa filiale GVA, opérateur telecom spécialisé dans l’accès à Internet, le groupe propose également les offres Fibre CanalBox dans 9 pays, avec l’ambition de démocratiser l’accès au très haut débit.

Le discours officiel se veut rassurant et prometteur pour l'écosystème local. L'acquisition a été validée sous conditions par les régulateurs sud-africains, qui ont imposé des engagements forts. Parmi eux : le maintien de l'emploi, des investissements conséquents dans la production locale et le respect des politiques d'autonomisation économique des populations noires (B-BBEE). Canal+ s'est engagé à « renforcer l'écosystème créatif local, soutenir les talents africains, et faire émerger des contenus adaptés aux réalités culturelles et sociales du continent ». Ce rapprochement stratégique permettra d’enrichir l’offre de contenus africains de premier plan, de mieux faire rayonner les cultures et créations du continent au-delà de ses frontières, investir dans les écosystèmes créatifs et sportifs locaux, ainsi que dans la formation et de poursuivre le développement de plateformes technologiques innovantes.

Un quasi-monopole qui inquiète

Cependant, cette consolidation spectaculaire ne manque pas de susciter des craintes légitimes au sein du secteur. Pour de nombreux producteurs, distributeurs et techniciens, la création d'un acteur en position de quasi-monopole est une source d'inquiétude. Le risque est de voir se tarir la diversité des contenus et d'assister à une hausse des prix pour le consommateur final, faute de concurrence suffisante. La dépendance des producteurs indépendants vis-à-vis d'un acheteur unique et tout-puissant pourrait également freiner l'innovation et la prise de risque créative.

Au-delà des aspects économiques, c'est l'ombre du groupe Bolloré, actionnaire de référence de Vivendi, qui plane sur cette opération. Le groupe n'en est pas à sa première manœuvre d'envergure en Afrique, où il a longtemps contrôlé des pans entiers de la logistique portuaire. Des précédents, notamment des controverses sur une possible influence politique et des démêlés judiciaires pour des faits de corruption dans certains pays, alimentent une certaine méfiance. La question de la souveraineté audiovisuelle et de l'indépendance éditoriale des médias face à un acteur d'une telle envergure se pose inévitablement.

Perspectives : entre intégration culturelle et défis technologiques

Le nouveau groupe Canal+/MultiChoice fait face à plusieurs défis majeurs. Le premier sera l'intégration de deux cultures d'entreprise distinctes, l'une francophone et centralisée, l'autre anglophone et historiquement plus décentralisée. La réussite de cette fusion culturelle sera déterminante pour créer des synergies réelles.

Le deuxième défi est technologique. Le groupe devra harmoniser ses plateformes et accélérer sa transition vers le streaming avec Showmax, tout en maintenant la rentabilité de son activité satellite traditionnelle, qui reste cruciale dans de nombreuses régions. Il lui faudra innover pour proposer des offres adaptées aux différents niveaux de pouvoir d'achat et à la qualité variable de la connectivité internet sur le continent.

Enfin, la perspective la plus scrutée sera celle de la promesse d'investissement dans la création. Le groupe devra prouver par les faits que cette concentration bénéficiera réellement aux talents africains. L'enjeu est de taille : transformer un géant de la distribution en un véritable moteur de la production culturelle panafricaine, capable de faire rayonner les histoires du continent sur la scène mondiale. L'avenir dira si Canal+ saura être un partenaire bienveillant ou un suzerain exigeant pour la création africaine.

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