Le constat est sans appel et sonne comme un désaveu cinglant pour les politiques publiques de parité. En 2024, seulement 62 films d'initiative française ont été réalisés ou coréalisés par des femmes, soit 24,2 % de la production totale, selon les données publiées en novembre par le Centre national du cinéma (CNC). Un chiffre en recul constant depuis 2022, année où 69 films avaient été portés par des réalisatrices, représentant alors 26,8 % de la production.
Pour l'industrie audiovisuelle française, habituée à se targuer de son volontarisme en matière d'égalité professionnelle, la pilule est amère. La part de femmes réalisatrices atteint son niveau le plus bas depuis cinq ans, ramenant le secteur à son point de départ de 2019. « C'est un signal inquiétant, il faut être vigilants », a sobrement déclaré Cécile Lacoue, autrice principale de l'étude du CNC, lors de la présentation des données le 26 novembre dernier.
Le bonus parité, instauré en janvier 2019 à la suite des premières Assises pour la parité organisées par le CNC et le Collectif 50/50, avait pourtant créé l'espoir. Ce dispositif, qui accorde une majoration de 15 % des aides du CNC aux productions respectant l'équilibre entre femmes et hommes aux postes clés, avait montré un « effet levier considérable » lors de ses premières années. En 2019, 13 % des films agréés étaient éligibles au bonus. Ce taux grimpait à 26 % en 2020, puis 31 % en 2021, pour culminer à 35 % en 2023.
Mais la dynamique s'est brisée. En 2024, le taux redescend à 34 % et surtout, la proportion de films effectivement réalisés par des femmes s'effondre. « Le bonus parité créé en 2019 a fait bouger les lignes, c'est incontestable. Mais aujourd'hui, les chiffres stagnent », a reconnu Gaëtan Bruel, président du CNC, dans un discours franc qui marque un tournant stratégique.
« Il est donc temps de renouveler les outils qui, manifestement, s'essoufflent. Il faut réfléchir à d'autres moyens d'agir. » — Gaëtan Bruel, président du CNC
Le diagnostic est clair : les incitations financières, aussi généreuses soient-elles, ne suffisent plus à transformer en profondeur une industrie aux habitudes ancrées. Pire encore, près de 70 % des films produits en 2024 ont été pilotés par une équipe comptant une « large majorité (plus de 60 %) d'hommes aux postes clés ». Huit productions ne comportaient que des hommes aux commandes. Une masculinisation qui s'observe à tous les niveaux : seuls 10 % des directeurs de la photographie et 9 % des compositeurs sont des femmes.
Au-delà des statistiques de représentation, c'est la question budgétaire qui révèle l'ampleur des inégalités structurelles. Selon les données du Collectif 50/50, le devis moyen des films réalisés par des femmes s'élevait à 3,5 millions d'euros en 2024, soit 39 % de moins que celui des films dirigés par des hommes (5,7 millions d'euros). Cet écart s'était pourtant réduit à 21 % en 2022, laissant croire à une amélioration durable. La tendance s'est inversée.
Plus alarmant encore : plus de 75 % des réalisatrices restent cantonnées à des budgets inférieurs à 4 millions d'euros, avec une incidence systématique sur les salaires, notamment pour les films d'annexe 3. « La plus grosse production budgétaire annuelle n'a jamais été réalisée par une femme », rappelle une étude du Collectif 50/50 publiée en avril 2023. Cette réalité se répercute également sur les scénaristes : le minimum garanti médian des scénaristes travaillant sur des films de réalisatrices est inférieur de 60 % à celui des films de réalisateurs.
Le Collectif 50/50, fer de lance de la lutte pour la parité dans le cinéma depuis 2018 - ProgrammeTV
L'observation de Cécile Lacoue pointe un phénomène significatif : les femmes réalisatrices ont « davantage tendance à donner des postes clés à d'autres femmes ». « Il y a une corrélation forte », souligne-t-elle. Sur les films réalisés par au moins une femme, 77 % des scénaristes sont des femmes, contre seulement 28 % pour l'ensemble des films. Ce constat suggère que la diversification des équipes de direction constitue un levier puissant pour la parité globale — mais que le cercle vicieux de la sous-représentation des réalisatrices empêche ce mécanisme de se déployer à grande échelle.
Autre paradoxe troublant : alors que le cinéma stagne voire régresse, l'audiovisuel connaît une progression spectaculaire. En 2024, les femmes ont été autrices de 44,1 % des programmes audiovisuels (hors feuilletons et formats courts) et en ont réalisé 40,5 %, un record historique. « À l'inverse, côté audiovisuel, on voit bien que les choses peuvent bouger très vite quand un écosystème joue vraiment le jeu », a souligné Gaëtan Bruel. Cette divergence entre deux secteurs pourtant intimement liés interroge sur la résistance particulière de l'industrie cinématographique au changement.
Face à cet échec relatif, le CNC a choisi la rupture. À compter du 1er janvier 2027, un malus financier sera appliqué aux films ne respectant pas la parité dans les postes clés de direction. Le principe a été annoncé le 26 novembre, mais les modalités précises — montant, critères, seuils — seront définies d'ici mai 2026, à temps pour le Festival de Cannes. « Le malus sera calibré, proportionné, concerté », a promis Gaëtan Bruel, conscient de la nécessité d'embarquer les professionnels dans cette transformation.
Ce changement de philosophie — passer de la récompense à la sanction — témoigne d'une perte de patience face à des acteurs de l'industrie qui, pour certains, semblent avoir « profité » du bonus sans modifier fondamentalement leurs pratiques de recrutement. « Il ne suffit plus d'avoir de bonnes intentions. La parité n'a pas de prix, mais son absence en a un », a déclaré le président du CNC dans une formule qui claque comme un ultimatum.
Le paradoxe français tient en partie dans cette contradiction flagrante : le cinéma hexagonal célèbre des réalisatrices de talent international tout en leur fermant systématiquement l'accès aux budgets conséquents et aux postes stratégiques. Justine Triet, troisième femme seulement à recevoir la Palme d'or à Cannes en 2023 pour Anatomie d'une chute, avait profité de son discours pour dénoncer « la marchandisation de la culture que le gouvernement néolibéral défend » et « la contestation historique de la réforme des retraites, niée et réprimée ».
Avant elle, Julia Ducournau était devenue en 2021 la première femme à recevoir seule la Palme d'or (Jane Campion l'avait partagée en 1993) pour son film Titane, œuvre radicale de cinéma de genre. Dans son discours, elle avait remercié « le jury d'appeler à plus de diversité dans nos expériences de cinéma et dans nos vies ». Catherine Breillat, figure transgressive du cinéma français depuis les années 1970, a fait son retour en 2023 après dix ans d'absence avec L'Été dernier, malgré des problèmes de santé majeurs (hémiplégie).
Julia Ducourneau - Image Festival de Cannes
Ces figures, aussi talentueuses et reconnues soient-elles, ne peuvent masquer la réalité statistique : depuis la création du Festival de Cannes en 1946, seuls 5,2 % des films en compétition ont été réalisés par des femmes, et trois Palmes d'or seulement leur ont été décernées sur 78 éditions. L'action symbolique du Collectif 50/50 lors du Festival 2018 — 82 femmes réunies sur les marches pour dénoncer ce « plafond de verre », menées par Cate Blanchett et Agnès Varda — rappelle l'ampleur du déséquilibre historique : 82 réalisatrices sélectionnées depuis 1946, contre 1 688 hommes.
La France n'est pas seule face à ces difficultés. Selon l'Observatoire européen de l'audiovisuel, les femmes ne représentent que 23 % de l'ensemble des réalisateurs de longs métrages européens actifs entre 2016 et 2020. La proportion est légèrement meilleure pour les scénaristes (27 %) et les producteurs (33 %), mais s'effondre pour les directeurs de la photographie (10 %) et les compositeurs (9 %). Entre 2016 et 2020, seuls 18 % des longs métrages européens ont été écrits par une équipe majoritairement féminine.
Aux États-Unis, la progression est plus nette : selon l'étude annuelle du Celluloid Ceiling, 18 % des 250 premiers films du box-office américain 2020 ont été réalisés par des femmes, contre 13 % en 2019 et 8 % les années précédentes. Une dynamique ascendante que la France peine à reproduire, malgré son dispositif de soutien public parmi les plus généreux au monde.
L'échec relatif du bonus parité interroge sur les limites des politiques incitatives dans un secteur où les réseaux, les habitudes de travail et les représentations jouent un rôle déterminant. « Ces constats, nous les faisions déjà l'année dernière. Cette année, ils s'amplifient », a reconnu Gaëtan Bruel lors de la présentation de l'Observatoire. Le président du CNC, nommé en février 2025, hérite d'une situation complexe où se télescopent plusieurs crises : baisse de fréquentation en salles, pression budgétaire (prélèvement de 50 millions d'euros dans le budget du CNC en 2026 après 500 millions en 2025), montée de la concurrence des plateformes low-cost « gonflées à l'IA ».
Dans ce contexte, le virage vers un système punitif comporte des risques. Si le malus peut effectivement contraindre les producteurs réfractaires à diversifier leurs équipes, il pourrait aussi générer des effets pervers : nominations de façade pour éviter la sanction, ressentiment d'une partie de la profession, détournement des critères. La réussite de cette nouvelle stratégie dépendra donc largement de la finesse de sa calibration et de la capacité du CNC à l'accompagner d'un travail de fond sur la formation, le mentorat et la visibilité des professionnelles.
Au-delà des chiffres, la question de la parité dans le cinéma renvoie à un enjeu démocratique plus large : celui de la diversité des regards, des récits et des points de vue qui façonnent notre imaginaire collectif. Comme le soulignait le Collectif 50/50 lors de son action cannoise de 2018, il ne s'agit pas seulement de « justice » ou d'« équité », mais bien de richesse artistique. Les études montrent que les films réalisés par des femmes accordent davantage de place aux personnages féminins complexes, abordent des thématiques différentes et proposent des esthétiques variées.
Le contre-exemple de l'audiovisuel prouve que le changement est possible lorsque l'ensemble d'un écosystème s'engage réellement. Les quotas de réalisatrices instaurés par France Télévisions en 2020, la clause de diversité contractuelle pour l'ensemble des productions du groupe et la nomination systématique d'un « référent harcèlement sexuel » sur les tournages ont contribué à faire progresser significativement les indicateurs. Le cinéma, plus fragmenté, plus dépendant des financements privés et des logiques de marché, se révèle plus rétif au changement.
« Il ne suffit plus d'avoir de bonnes intentions. La parité n'a pas de prix, mais son absence en a un. » — Gaëtan Bruel, président du CNC
Le délai fixé pour la mise en place du malus — janvier 2027 — offre une année de concertation et d'ajustement. Mais il révèle aussi une forme d'urgence : celle de ne pas laisser la situation se dégrader davantage et de profiter de la fenêtre politique actuelle pour imposer une transformation structurelle. Les professionnels du secteur audiovisuel — producteurs, distributeurs, techniciens — sont désormais prévenus : l'ère de la complaisance est révolue.
Reste à savoir si cette stratégie du bâton, après l'échec relatif de la carotte, suffira à briser le plafond de verre qui empêche les réalisatrices françaises d'accéder aux mêmes opportunités que leurs homologues masculins. La réponse viendra dans les chiffres de 2026 et 2027, mais aussi — et surtout — dans la capacité de l'industrie à opérer une transformation culturelle profonde, au-delà des seuls dispositifs financiers. Car comme le rappelait Julia Ducournau en recevant sa Palme d'or : il s'agit bien de « laisser entrer les monstres », c'est-à-dire d'accepter ce qui dérange, ce qui bouscule, ce qui sort des cadres établis. Y compris, et peut-être d'abord, la présence paritaire des femmes dans tous les rouages de la création cinématographique.
P.R.
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