Le 30 octobre 2025, en pleine phase de croisière entre Cancún et Newark, un Airbus A320 de la compagnie JetBlue plonge soudainement vers le bas sans intervention des pilotes. Panique à bord, une vingtaine de passagers blessés, et un atterrissage d'urgence à Tampa en Floride. L'enquête révèle une cause aussi rare qu'inquiétante : une éruption solaire a corrompu les données d'un calculateur de vol essentiel, provoquant ce que les ingénieurs appellent pudiquement un « single event upset ».
Cette défaillance a déclenché un effet domino spectaculaire. Le 28 novembre, Airbus ordonne l'immobilisation immédiate de 6 000 appareils de la famille A320 – plus de la moitié de la flotte mondiale en service. Dans un communiqué officiel, l'avionneur européen reconnaît que « des radiations solaires intenses pourraient corrompre des données essentielles au fonctionnement des commandes de vol ».
L'Agence européenne de la sécurité aérienne (EASA) publie une directive d'urgence le même jour, forçant les compagnies à cesser immédiatement l'exploitation de leurs appareils concernés.
Les conséquences opérationnelles sont immédiates et massives. Air France annule 35 vols dès le premier soir, Avianca estime que 70 % de sa flotte est touchée et suspend la vente de billets jusqu'au 8 décembre, tandis qu'aux Philippines, plus de 40 vols sont supprimés. Même American Airlines, pourtant réactive, doit intervenir en urgence sur 340 de ses 480 A320. Guillaume Faury, PDG d'Airbus, présente sur LinkedIn ses « excuses sincères » tout en justifiant : « Nous considérons que rien n'est plus important que la sûreté. »
Cockpit d'Airbus A320 - MUC to CGN Jumpseat Ewperiznce
Le mécanisme de la panne est redoutablement simple : en altitude, l'atmosphère filtre moins les rayonnements cosmiques et les particules émises par les éruptions solaires. Ces particules à haute énergie peuvent traverser les circuits électroniques et provoquer un « bit flip » – un bit qui bascule spontanément de 0 à 1, ou inversement. « Quand cela arrive dans le calculateur qui gère les lois de pilotage, les conséquences peuvent être dramatiques », souligne un expert en aéronautique.
L'année 2025 correspond au pic d'activité du cycle solaire 25, initialement prévu pour juillet mais survenu dès octobre 2024 selon la NASA et la NOAA. Les éruptions solaires se multiplient – la plus forte de 2025, de classe X2.7, a été enregistrée en mai – et les prévisions tablent sur une intensité exceptionnelle jusqu'en 2026. En 2024, une éruption solaire majeure a mis hors service 42 satellites Starlink en une seule journée. Demain, une tempête de niveau Carrington (1859) pourrait purement et simplement paralyser l'aviation mondiale pendant plusieurs semaines.
Eruption solaire plus grande que la taille de la terre - Image ESA
Cette vulnérabilité est d'autant plus troublante que l'industrie aéronautique connaît depuis longtemps les risques liés aux rayonnements cosmiques. Les Single Event Upsets (SEU) affectent régulièrement l'électronique embarquée depuis les années 1980. Habituellement, ces erreurs sont corrigées par le calculateur grâce à des éléments comme de la mémoire ECC (Error-Correcting Code), les mêmes technologies utilisées dans les serveurs.
Mais dans le cas de la version L104 de l'ELAC B, ces garde-fous ont échoué. Alors que les systèmes critiques devraient intégrer une redondance triple et des mécanismes de correction automatique, le logiciel défaillant pouvait « planter » sous l'effet des radiations sans déclencher les protections habituelles.
« Cette menace est étudiée au laboratoire depuis plus de quarante ans, mais elle devient de plus en plus aiguë. La miniaturisation des composants électroniques les rend plus sensibles aux particules chargées. » Raoul Velazco, chercheur au laboratoire TIMA, Grenoble INP
La NASA elle-même a développé depuis longtemps des solutions basées sur les FPGA (Field Programmable Gate Array) reprogrammables avec triplement des fonctions. Ces approches, baptisées Triple Modular Redundancy (TMR), sont environ 30 fois moins coûteuses que l'utilisation de circuits certifiés contre les radiations. Pourtant, Airbus et son sous-traitant ont manifestement négligé ces standards éprouvés dans la conception de cette version logicielle.
Si cette affaire Airbus peut sembler éloignée des préoccupations du secteur audiovisuel, elle révèle pourtant une vulnérabilité commune : la fragilité des données numériques face aux menaces physiques et environnementales. Car les rayonnements cosmiques ne se contentent pas de perturber les avions. Ils représentent également une menace sourde et constante pour tous les systèmes de stockage de données.
Le phénomène du « bit rot » – cette dégradation progressive des données numériques au fil du temps – affecte aussi bien les disques durs que les SSD ou les bandes magnétiques. « Bit rot, aussi connu sous le nom de data decay ou silent data corruption, fait référence à la corruption graduelle des données numériques stockées », expliquent les spécialistes. Les causes sont multiples : vieillissement des supports physiques, fluctuations de température, interférences magnétiques, et justement... l'exposition aux rayonnements.
Une étude de NetApp sur 1,5 million de disques durs pendant 41 mois a révélé 400 000 cas de corruption de données – dont 30 000 que le contrôleur RAID n'a même pas pu détecter. L'Organisation européenne pour la recherche nucléaire (CERN) a constaté que 128 Mo de données étaient corrompus sur 97 pétaoctets testés pendant six mois. Greenplum, fournisseur de technologie big data de VMware, a même indiqué que ses centres de données subissaient des problèmes de corruption « toutes les 15 minutes ».
La Scam, dans un rapport sur la conservation des œuvres, alerte : « Les fichiers numériques conservés soit sur serveur, soit sur cartouche magnétique, accessibles via des machines périssables, nécessitent une surveillance active, des migrations constantes. » Contrairement aux pellicules argentiques qui pouvaient durer plus de 100 ans en conditions optimales, « aucun élément (réseau, stockage, mémoire, calcul) ne peut être considéré comme sûr et exempt de panne ou de corruption ».
Les producteurs, distributeurs se retrouvent face à un dilemme : les fichiers master 2K ou 4K, les rushes non compressés, les éléments de post-production représentent des volumes colossaux – parfois des dizaines de téraoctets par projet. « Le stockage sur disque dur isolé ou à l'intérieur d'une infrastructure en réseau est plus risqué car les disques durs sont vulnérables aux chocs ; les pannes soudaines entraînent corruption voire perte totale de données », prévient la Scam.
Un rapport de Coughling Associates de 2013 indiquait que 43 % des archives vidéo étaient alors disponibles sur des serveurs Near-Line, un chiffre qui a atteint 61 % en 2018. Or ces systèmes « n'ont pas de tolérance aux pannes et ne garantissent pas la sécurisation des données ».
Face à ces menaces multiples – rayonnements cosmiques, dégradation physique, obsolescence technologique – les professionnels de l'audiovisuel doivent adopter une stratégie de « conservation active » combinant plusieurs approches.
La technologie LTO (Linear Tape Open) s'impose comme référence pour l'archivage à long terme. Les bandes LTO offrent une durée de conservation supérieure à 30 ans, bien supérieure aux disques durs (3-5 ans) ou SSD (5 ans sans alimentation). La génération LTO-10 propose 30 To par cartouche, et le format bénéficie d'une feuille de route garantie par un consortium industriel. « Le contenu d'une bande LTO peut être traité de façon comparable au contenu d'un disque dur » grâce au système LTFS (Linear Tape File System), facilitant l'accès aux archives.
Memoriav, institution suisse de préservation audiovisuelle, recommande toutefois de « renoncer à la compression activée d'office en la désactivant » pour éviter les problèmes de compatibilité avec les algorithmes propriétaires. L'organisme souligne également que « la migration des bandes de la 2ème et la 4ème génération est urgente », rappelant que la pérennité nécessite une gestion active.
Les systèmes de fichiers modernes comme ZFS intègrent des mécanismes de protection avancés contre la corruption. Si des écarts sont détectés, il peut réparer automatiquement les données corrompues à l'aide de copies redondantes. Cette approche proactive minimise le risque de « silent data corruption » – ces erreurs qui passent inaperçues jusqu'à ce qu'il soit trop tard.
La mémoire ECC (Error-Correcting Code) devrait équiper tous les serveurs et stations de travail manipulant des données critiques. La RAM ECC est conçue pour détecter et corriger les erreurs de données avant qu'elles ne provoquent des plantages, de la corruption ou une instabilité du système. Ces modules utilisent des bits de parité supplémentaires pour identifier et corriger automatiquement les erreurs sur un seul bit – exactement le type d'erreur provoqué par les rayonnements cosmiques.
La redondance géographique s'avère indispensable. La combinaison d'un stockage sur des serveurs ou des lecteurs de disque dur et d'un stockage hors ligne sur bandes, ainsi que la séparation géographique du stockage des différentes copies est fortement recommandée. La règle 3-2-1 (trois copies, sur deux supports différents, dont une hors site) reste le minimum syndical.
La vérification régulière complète le dispositif. Les tests d'intégrité doivent être planifiés régulièrement, car la dégradation numérique se produit lorsqu'un support de stockage n'est pas utilisé. Un disque dur laissé dans un coffre pendant cinq ou dix ans verra ses mécanismes de correction d'erreurs incapables d'intervenir.
Pourtant, au-delà de ces solutions technologiques, l'incident Airbus révèle des vulnérabilités plus profondes : les défaillances de gouvernance, les zones grises de responsabilité entre donneurs d'ordre et sous-traitants, la pression économique qui conduit à négliger les redondances coûteuses.
Pour le secteur audiovisuel, ces risques se traduisent concrètement. « Le producteur, soit fauché, soit n'investissant pas dans la valorisation de son catalogue et sa conservation, ne garde parfois qu'un master HD ou un Disque Blu-Ray », déplore la Scam. Combien de producteurs sous-estiment les coûts récurrents de la conservation active ? Combien confient leurs masters à des prestataires sans vérifier réellement les conditions de stockage et les procédures de vérification ?
La Charte signée en 2015 entre la Scam, la SRF, l'Addoc (représentant les réalisateurs) et le Spi, le Satev et l'Uspa (représentant les producteurs) stipule que « le producteur veille à la conservation des masters et des rushes de l'œuvre audiovisuelle ». Mais cette obligation légale se heurte à la réalité économique. « La conservation active nécessite un contrat de prestation permanente de stockage et d'archivage avec un prestataire spécialisé» – un coût récurrent que beaucoup cherchent à minimiser.
« Les films et les enregistrements audiovisuels sont particulièrement vulnérables. Ils doivent être conservés dans des environnements dont la température et l'humidité sont contrôlées. Contrairement aux archives papier, ils ne peuvent être vus et entendus que par l'intermédiaire d'un équipement spécial. » UNESCO, Rapport sur la sauvegarde du patrimoine audiovisuel
L'affaire Airbus n'est finalement qu'un symptôme d'une problématique plus large : notre dépendance croissante à des systèmes numériques complexes, vulnérables à des menaces aussi diverses que les tempêtes solaires, le vieillissement matériel, les erreurs humaines ou les défaillances de conception.
Malgré des décennies d'expérience et de standards de sécurité parmi les plus élevés au monde, une simple mise à jour logicielle mal conçue peut clouer au sol des milliers d'appareils. « Airbus reconnaît que ces recommandations entraîneront des perturbations opérationnelles pour les passagers et les clients », a déclaré l'avionneur, tout en maintenant que « la sécurité est notre priorité absolue et primordiale ».
Pour le secteur audiovisuel, la leçon devrait être tout aussi claire : la préservation du patrimoine culturel et des œuvres contemporaines nécessite un investissement continu, des compétences techniques pointues, et une vigilance permanente. « Conserver des supports audiovisuels requiert une politique de veille technologique sans laquelle on conserverait une langue dont on aurait perdu toute connaissance pour la décrypter », prévient un rapport sur la conservation préventive.
À l'heure où l'activité solaire atteint son maximum et où les volumes de données explosent, l'enjeu n'est plus seulement technique. Il est culturel, économique et finalement politique : sommes-nous prêts à investir les moyens nécessaires pour garantir la pérennité de notre mémoire numérique ? Ou allons-nous, comme ces producteurs évoqués par la Scam, nous contenter de solutions à court terme jusqu'à ce que le bit flip fatal survienne ?
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