Jeudi 12 février, à la CST, une salle remplie d’environ quatre-vingts professionnels de l’audiovisuel a tenté de répondre à une question simple et brutale : que fait-on concrètement des œuvres audiovisuelles produites entre 1980 et 2005, aujourd’hui coincées sur des supports en voie d’extinction ?
En toile de fond, le rapport de Michel Gomez sur le patrimoine audiovisuel, remis au CNC à l’automne 2025, qui chiffre l’ampleur du problème : 78 % des œuvres audiovisuelles produites avant 2003 n’ont pas été rediffusées depuis 2010, et la période 1980‑2005 est identifiée comme la plus critique en termes de risque de perte matérielle.
La réunion part d’un constat partagé : les programmes de stock des années 1980‑2005 sont devenus l’angle mort de la mémoire audiovisuelle française. Obsolescence rapide des machines, péril physique des bandes, formats propriétaires, difficultés d’accès aux premières générations de LTO…
Le rapport Gomez parle d’une « période critique » où se combinent transition technologique, mutation du rôle de l’INA et montée d’une production indépendante foisonnante, sans politique patrimoniale structurée pour l’audiovisuel. À la CST, ce diagnostic se décline en questions très pratiques : comment relire, migrer, documenter et financer ce qu’on a déjà du mal à inventorier ?
Dans la continuité des préconisations du rapport, la réunion met sur la table l’idée d’un plan d’urgence « numérisation – sauvegarde » pour les œuvres, cofinancé à 50 % par le CNC. L’enjeu immédiat : lancer un recensement auprès des producteurs et des laboratoires pour quantifier les volumes conservés sur supports analogiques et vidéo, et identifier les œuvres véritablement en péril.
Ce plan ne pourrait pas être massif ni indifférencié. Il suppose de définir des critères d’éligibilité : état matériel, valeur culturelle, potentiel de diffusion ou de recettes, représentativité des catalogues. Un des livrables envisagés par le groupe est un cahier des charges précis : qui recense quoi, dans quels formats, avec quelles métadonnées minimales, et selon quel calendrier réaliste.
Un autre point clé du rapport Gomez : l’insuffisance du cadre actuel, trop court dans le temps, trop peu contraignant en matière de conservation et très pauvre en données centralisées. Le RCA, aujourd’hui quasi vide côté audiovisuel, est cité comme un outil à réarmer en priorité.
L’idée discutée : étendre le RCA aux œuvres audiovisuelles soutenues par le CNC, avec une immatriculation adaptée par série ou par saison, et une intégration systématique de l’ISAN. En parallèle, plusieurs participants évoquent la nécessité de réviser les durées contractuelles (par exemple vers 10 ans renouvelables) et de renforcer la réversibilité des contrats pour éviter que les œuvres se retrouvent juridiquement bloquées au moment où l’on veut les restaurer ou les remonétiser.
Sur les métadonnées, le ton est plus ferme : rendre obligatoires des métadonnées techniques et éditoriales minimales – identifiant (ISAN), crédits complets, résumés – en s’appuyant sur les référentiels TAMIS et DELIA, serait un prérequis pour tout soutien public. Le rapport Gomez souligne déjà que la dispersion et la faible qualité des métadonnées sont un frein majeur à la valorisation du patrimoine audiovisuel.
La notion de « hub média » ressurgit naturellement. Le rapport rappelle qu’un projet ambitieux de plateforme interopérable piloté notamment par la SACEM, la Procirep et la SACD, n’a jamais abouti, alors même qu’il devait fédérer métadonnées de production et d’usage autour d’identifiants communs comme l’ISAN. À la CST, l’idée revient sous une forme plus opérationnelle : une base partagée permettant aux ayants droit, aux diffuseurs et aux prestataires de retrouver les œuvres, leurs titulaires de droits et la localisation de leurs supports.
Un Hub de référencement est une des pistes envisagées - © KillTheTape
Les discussions rejoignent également les travaux sur la normalisation des métadonnées menés dans le cadre du projet HubMédia et la montée en puissance d’outils de gestion comme ceux décrits dans la documentation professionnelle (annexes du rapport, intégration ISAN, annuaires de productions et de rapports d’usage).
L’IA s’invite logiquement dans le débat : certains prestataires se disent prêts à traiter de l’upscale sur des sources vidéo fragiles, et la salle évoque la nécessité d’une charte encadrant l’usage de l’upscaling pour ne pas réécrire l’histoire esthétique des œuvres sous couvert de restauration. Le rapport souligne déjà que les technologies d’IA offrent de vraies opportunités (restauration, indexation), mais qu’elles ne compensent pas la perte d’un master ni ne remplacent une politique patrimoniale.
Autre sujet sensible : les formats de stockage et la lisibilité dans le temps. Pourquoi ne peut-on plus lire certaines premières LTO ? Quel format pourrait prendre la relève de manière plus pérenne ? Les échanges font écho aux normes techniques détaillées dans les annexes du rapport (qualité des fichiers de dépôt légal, limites des fichiers SD/MPEG‑2 pour toute réexploitation broadcast, recours possible à l’upscale sans retrouver une qualité master). La question n’est pas seulement technique, mais politique : faut‑il maintenir du stock physique, tout numériser, ou combiner les deux dans une stratégie raisonnée qui prenne aussi en compte l’impact environnemental ?
Les exemples étrangers cités rappellent que la question dépasse largement la nostalgie cinéphile. Le rapport Gomez insiste sur la dimension de souveraineté : les catalogues audiovisuels français sont des actifs stratégiques, exposés à des stratégies de concentration et, parfois, à une forme de prédation internationale.
La présence de la SCAM, SACD et de la BnF aux discussions est une volonté d’ouverture à l’ensemble de la filière. Le rapport appelle précisément à une politique publique construite avec l’ensemble des intervenants – pouvoirs publics, diffuseurs, producteurs, prestataires – pour sortir d’une logique de « syndrome n‑1 » où chacun gère son bout de chaîne sans vision globale.
D’ici la fin du mois, la CST doit proposer la structuration de groupes de travail ouverts aux professionnels intéressés. Au regard des échanges et des préconisations du rapport, plusieurs axes semblent s’imposer :
Les prochaines semaines diront jusqu’où la filière est prête à aller collectivement pour transformer des constats partagés en décisions concrètes sur le recensement, le plan de sauvegarde et les futures règles du jeu autour du patrimoine audiovisuel.
Patrick Raymond
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