L'année 2024 avait semblé offrir une trêve. Avec 181,3 millions d'entrées, la France s'affichait comme une « double exception mondiale » — seule à voir augmenter sa fréquentation là où le reste du monde déclinait. Olivier Henrard, alors président du CNC par intérim, ne cachait pas sa satisfaction : « Chez nos grands voisins européens, on navigue entre 15 et 25 %. En dehors des États-Unis (37,6 %), aucun pays au monde n'approche » des 44,4 % de part de marché française.
Les films français brillaient : Un p'tit truc en plus (10,3 M entrées), Le Comte de Monte-Cristo (9,1 M) et L'Amour ouf (4,7 M) cumulent près de 24 millions d'entrées à eux seuls. C'est le « meilleur niveau » depuis 2008. Les exploitants respiraient enfin. Les distributeurs aussi. Les producteurs envisageaient des réinvestissements.
Mais l'euphorie ne dura que quelques mois.
L'année 2025 a sonné comme un coup de massue. Dès février, la fréquentation s'est effondrée. De mai à août, une période traditionnellement florissante au cinéma, la baisse atteignait près de 25 % par rapport à l'année précédente. Le bilan annuel 2025 tombait comme un couperet : 156,79 millions d'entrées, un recul de 13,6 % face à 2024.
Le président de la Fédération nationale des cinémas français (FNCF), Richard Patry, résume ainsi la situation : « La durée inédite de ces niveaux de basses eaux, huit mois consécutifs de baisse, vient assécher la trésorerie des salles ». Cet assèchement n'est pas une métaphore. C'est une asphyxie financière concrète.
« On risque des fermetures, c'est une question de vie ou de mort de ces salles », s'alarme Jean Villa, également président du Syndicat des cinémas de proximité.
Pour comprendre la crise, il faut d'abord décortiquer où va l'argent du spectateur. Selon les données du CNC, le prix moyen d'un ticket de cinéma s'établit à 7,42 € en 2024, en légère hausse par rapport à 2023. En 2025, le tarif moyen national reste proche de 7,2–7,5 €, tandis que le plein tarif dans les grandes villes et multiplexes peut atteindre 10 à 12 € ou davantage pour les offres premium.
⚠️ Note méthodologique : Le tableau ci-dessous utilise un exemple pédagogique de billet à 7,50 € (proche du tarif moyen national 2024-2025) pour illustrer les ordres de grandeur de la répartition entre État, CNC, ayants droit et exploitants. Ces pourcentages restent applicables à d'autres montants de billet.
Répartition des recettes d'un ticket de cinéma à 7,50€
Sur un billet moyen de 7,50 €, seuls 1,50–1,87 € reviennent réellement au producteur, celui qui a créé l'œuvre. Encore doit-il rembourser ses investisseurs, diffuseurs, fonds territoriaux. Le modèle ressemble à un château de cartes où chaque niveau pèse sur le suivant.
Une subtilité souvent ignorée : l'interdépendance entre le prix du billet et celui du popcorn. Un taux de location élevé exigé par le distributeur sur un blockbuster réduit la part revenant à l'exploitant, qui doit alors compenser par des ventes de confiserie.
Cela signifie qu'en 2025, avec une fréquentation effondrée, les exploitants ont non seulement moins de billets à vendre, mais aussi moins de consommateurs pour acheter ce popcorn stratégique. Le piège se referme.
Depuis 2024, un malaise rongeait la filière. Il a explosé en 2025. Les relations entre exploitants et distributeurs, longtemps cadenassées par des contrats et des usages professionnels, se sont fragmentées en conflits ouverts.
La cause première remonte à 2025 : la fin des contributions numériques versées par les distributeurs (VPF). Ce qui peut conduire à un élargissement des plans de sortie ; le renchérissement du coût de l'énergie qui pèse sur les comptes des exploitants.
Pendant des années, les distributeurs finançaient partiellement l'équipement numérique des salles via les Virtual Print Fees (VPF). C'était un contrat tacite : les salles se modernisaient, les distributeurs partageaient le coût. À partir de 2025, ces aides se tarissent. Les salles restent criblées de dettes d'équipement, tandis que les distributeurs s'abstiennent de les financer davantage.
Laurence Franceschini, Médiatrice du cinéma depuis 2014, observe une escalade inédite. En 2024, elle avait enregistré 80 saisines de conflits, dont 26 conciliations et 10 demandes d'injonction. Mais le vrai chiffre inquiétant : 119 demandes informelles d'intervention — des signaux d'alarme avant la crise totale.
Elle relève des tensions « sans doute antérieurement sous-jacentes » entre les différentes catégories d'exploitants. Les multiplexes urbains mieux capitalisés peuvent absorber les chocs. Les petits cinémas de province suffoquent.
Reconnaissant l'acuité de la crise, le président du CNC, Gaëtan Bruel, met en place en mai 2025 un comité de concertation composé de sept représentants des exploitants et de sept représentants des distributeurs. La Médiatrice y est « étroitement associée ».
Objectif du Comité : « Apaiser les tensions et rétablir le dialogue au sein de la profession. » La création répond au constat partagé de « tensions inédites » ayant « manifesté depuis quelques mois dans les relations entre exploitants et distributeurs ».
En janvier 2026, le comité publie sa deuxième recommandation, portant sur « la liberté de programmation des exploitants » et la « maîtrise des plans de sortie par les distributeurs ». Le texte tente d'équilibrer deux principes antithétiques : « absence d'exclusion systématique d'un ou plusieurs cinémas, d'une part, et, d'autre part, absence d'exclusion systématique d'un ou plusieurs distributeurs ».
Au congrès de la FNCF en septembre 2025, Richard Patry lance un cri d'alarme : « la filière du cinéma doit se demander comment exister dans un niveau de fréquentation revenu à celui des années 2000 ». Il énumère les maux : « L'endettement est fort : la crise énergétique, l'austérité budgétaire, la diminution des aides des collectivités territoriales et l'inflation n'ont pas rendu la situation plus favorable ». Adressé directement au président du CNC, Gaëtan Bruel, le message est sans détour : « Partager ces difficultés, ce n'est pas un aveu de faiblesse. Il n'y a pas de honte à avoir à demander de l'aide ».
« Sans celles-ci [les aides], certaines salles en cessation de paiement, en particulier de la petite et la moyenne exploitation, risquent de devoir cesser leur activité. » — Richard Patry, Président FNCF
Gaëtan Bruel répond présent, du moins symboliquement. Le même jour du congrès, il annonce des mesures « concrètes et efficaces, simples et ciblées ». Elles incluent :
Mais la réalité demeure : « Les exploitants de salles de cinéma sont les premiers à subir les conséquences financières de cette baisse de la fréquentation, d'autant qu'ils doivent faire souvent face au remboursement d'emprunts réalisés pour des opérations de modernisation ». Les aides promises sont des pansements sur une artère sectionnée.
Depuis 2010, le prix des places a augmenté d'environ 30 %, passant de 6 € à 7,24 € en 2022, puis montant jusqu'à 12 € en 2025 pour les grandes agglomérations. Cela contraste avec une inflation générale qui s'est établie à environ 25 % sur la même période. Les exploitants font donc légèrement mieux que l'inflation, mais avec une fréquentation qui s'effondre : où est le gain ?
L'équation devient impossible : « augmenter le prix du billet risquerait de faire fuir les clients tandis que certains coûts fixes, comme ceux de l'énergie, ont explosé ». Le résultat : une compression de marges qui ne laisse aucune sortie de secours.
Curieusement, la crise 2025 n'est pas juste conjoncturelle. Il n'y a pas eu de « grand film » d'été 2025 capable de regarnir les salles. Après trois ans d'une production française dynamique, le pipeline s'est tari. Les spectateurs, fatigués d'offres répétitives (suites, remakes, univers partagés), restent chez eux.
C'est une crise de contenu autant qu'une crise économique.
En 2024, on dénombrait 2 053 établissements cinématographiques actifs, dont 54,2 % de monoécrans et 12,2 % de multiplexes. Cependant, les multiplexes captent 56,7 % des entrées contre 9,1 % pour les monoécrans.
Cette concentration expose les petites salles à un risque systémique : elles sont nombreuses, mais économiquement fragiles. Entre 2015 et 2025, le nombre de salles a baissé tandis que le nombre d'écrans a augmenté. C'est une consolidation : fermeture des petits monoécrans, ouverture de nouveaux multiplexes en zones urbaines.
Les grands circuits n'échappent pas à la débâcle. CGR Cinémas, le leader français avec 20 % des entrées, a reculé de 6 % en 2024. Pathé et UGC ont dû ouvrir leur capital à des actionnaires extérieurs, respectivement CMA CGM et Canal+, indice de fragilité financière.
Pour contextualiser : 2008 était l'année de l'« exception culturelle » française à son apogée, avec 45,8 % de part de marché. C'était une époque où les structures économiques n'avaient pas encore été perturbées par le numérique, les VOD, le streaming.
17 ans plus tard, en 2025, la filière a perdu cette assurance. Elle est entravée par l'endettement d'équipement (2010-2015), minée par le streaming (Netflix, Amazon Prime, Disney+), et confrontée à un public dont les attentes ont changé.
Les recommandations du comité de concertation de janvier 2026, bien intentionnées, butent sur une réalité économique immuable : le gâteau à partager a rétréci. Diviser différemment un gâteau plus petit ne résout rien.
Richard Patry le reconnaît implicitement : « Les solutions qu'appelle cette crise doivent être collectives ». Mais il ajoute, amer : « Nous allons probablement encore voir la trésorerie du CNC se faire ponctionner de quelques dizaines de millions d'euros » par l'État.
Les scénarios envisagés par les professionnels vont du sombre au pessimiste. L'écart entre les projections du CNC (180 millions d'entrées) et la réalité (157 millions) représente environ 173 millions d'euros de chiffre d'affaires manquant. Ce n'est plus une crise d'adaptation. C'est une question de survie de la filière.
Pourtant, la France conserve des atouts : une production culturelle dynamique, un cadre réglementaire favorable (TSA, CNC), des professionnels qualifiés, et une base de spectateurs attachée à l'expérience cinématographique. Mais ces atouts ne signifient rien si les salles ferment.
Pour les producteurs, distributeurs et techniciens qui construisent la filière audiovisuelle française, la crise de 2025 n'est pas un signal d'alarme lointain. C'est une crise présente, immédiate. Chaque billet non vendu représente une rupture d'équilibre financier pour des centaines de petites entreprises et des prestataires techniques dont les services dépendent.
P.R.
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