Le 17 novembre 2025, les principales organisations professionnelles d'auteurs et de producteurs de documentaires audiovisuels français ont officialisé un texte fondateur : l'accord sur les "bonnes pratiques concernant l'Intelligence Artificielle Générative". Signé par La Scam, la GARRD, la Boucle documentaire, l'USPA, le SPI, le SPECT et le SATEV, ce texte incarne la volonté de la filière de se doter d'un cadre sectoriel volontaire face à une technologie qui bouleverse les codes de production.
Il ne s'agit pas d'une obligation légale contraignante, mais d'un engagement moral et professionnel. Son objectif : concilier innovation technologique et préservation d'une culture documentaire fondée sur l'authenticité, la transparence et le respect du droit d'auteur. Les clauses types développées par les signataires couvrent l'ensemble du processus de création, de l'écriture à la diffusion.
Comme l'indique le communiqué officiel de la Scam : "Les auteur·ices et les producteur·ices de documentaires audiovisuels s'accordent sur de bonnes pratiques pour faire face aux enjeux de l'IAG". L'accord précise notamment que l'auteur ne peut être contraint d'utiliser une IA générative, que toute utilisation d'IAG nécessite l'autorisation préalable de toutes les parties concernées, et que la transparence vis-à-vis du public est impérative.
En juin 2025, lors du Sunny Side of the Doc à La Rochelle, l'intelligence artificielle s'est imposée comme l'un des sujets centraux de discussion. Aurélie Reman, Directrice Générale de l'événement, a tracé les contours d'une industrie en mutation :
"Cette édition 2025 a dépassé toutes les attentes. Portés par notre nouveau comité consultatif, nous avons proposé une programmation visionnaire, en phase avec les mutations de notre secteur et les défis de financement auxquels nous sommes tous confrontés." Aurélie Reman, Directrice Générale, Sunny Side of the Doc
Sur la question spécifique de l'IA, Aurélie Reman adopte un positionnement mesuré mais déterminé :
"Je pense que c'est un véritable outil qui peut soutenir la créativité, ou les créatifs. On fait face à des enjeux financiers importants, et il faut aussi savoir quelles économies on peut réaliser — sans pour autant perdre la confiance du public, notamment sur le caractère journalistique, vérifié et exact des faits racontés dans les documentaires. Le point central, c'est donc cet équilibre : utiliser l'IA pour de bonnes raisons économiques, tout en préservant l'intégrité éditoriale des œuvres." Aurélie Reman, interview Cult.news
Le Sunny Innovation Lab 2025, programme dédié aux projets documentaires non linéaires, a également intégré l'IA parmi les formats innovants à accompagner (VR, AR, installations immersives, podcasts). Cette reconnaissance institutionnelle marque l'acceptation progressive de l'IA comme outil légitime, à condition qu'elle reste encadrée.
Le film documentaire de Vincent Nguyen, présenté au FIPADOC 2024, constitue un exemple emblématique des possibilités et des questionnements que soulève l'IA générative dans le documentaire. Coproduit par Les Films d'Ici, Barnabé Productions, Promenons-nous dans les bois, Les Films d'Ici Méditerranée, Arte France et TV3 Catalunya, ce documentaire de 58 minutes célèbre le 80ème anniversaire du célèbre conte.
Le Petit Prince, naissance d'une étoile de Vincent Nguyen
L'innovation technique du film réside dans son usage assumé de l'IA pour créer des séquences d'animation 2D et 3D reconstituant les souvenirs, rêves et contextes de création d'Antoine de Saint-Exupéry. Comme l'explique le site du FIPADOC : "En convoquant archives, dessins originaux, écrits personnels, photos et animation, le film révèle les circonstances méconnues de la rédaction de ce chef d'œuvre."
"Ce film n'aurait pas été possible sans l'intelligence artificielle. Nous avons utilisé l'IA pour générer des séquences d'animation permettant de visualiser les souvenirs de Saint-Exupéry, de reconstituer des contextes historiques disparus. Mais chaque utilisation a été signalée, validée éditorialement, et surtout : elle servait le récit, pas la facilité technique." Vincent Nguyen, FIPADOC Pro 2024 (source : Mediakwest, octobre 2024)
Le film, diffusé sur Arte et salué par la critique, illustre une utilisation transparente et créative de l'IA. Il prouve qu'authenticité documentaire et innovation technologique ne sont pas incompatibles, à condition de respecter les principes de transparence et de validation humaine.
Les chiffres, une réalité contrastée
En mai 2025, le CNC, Audiens et l'Afdas ont lancé l'Observatoire des métiers à l'heure de l'IA, avec pour mission d'évaluer concrètement les impacts de l'intelligence artificielle sur l'emploi et les métiers dans les industries culturelles et créatives.
Les premières notes de conjoncture révèlent une réalité plus nuancée que les prédictions catastrophistes :
L'Observatoire insiste sur la nécessité d'un suivi régulier et d'une adaptation continue des formations professionnelles pour accompagner ces mutations.
Si l'IA promet des gains de productivité, la réalité économique est plus complexe. Les outils d'IA générative de qualité professionnelle (GPT-4, Midjourney Pro, Runway ML, Adobe Firefly, etc.) représentent des coûts d'abonnement conséquents, pouvant atteindre plusieurs milliers d'euros mensuels pour les productions exigeantes.
"On nous vend l'IA comme une solution miracle pour réduire les coûts. Mais quand on regarde la facture réelle — licences, formation des équipes, supervision accrue pour corriger les erreurs de l'IA — on se retrouve parfois à dépenser plus qu'on ne gagne. Il y a une vraie fracture entre ceux qui peuvent s'équiper et les autres. Ce n'est pas neutre pour la diversité du secteur." Productrice documentaire indépendante
Le rapport du CNC 2024 sur l'état du documentaire audiovisuel français confirme cette disparité : le coût moyen d'une heure documentaire pour les plateformes de streaming atteint 653 500€, contre environ 200 000€ pour les chaînes publiques. L'accès aux outils IA avancés creuse encore cet écart, favorisant les grosses productions au détriment de la création indépendante.
Au-delà des questions techniques et budgétaires, c'est la dimension humaine du documentaire qui préoccupe le plus les professionnels. La Scam, lors de son intervention au Sunny Side 2025, a insisté sur la nécessité de préserver la transmission des savoir-faire et la diversité des parcours professionnels.
"Nous pensons l'IA comme une assistante, jamais comme une remplaçante de notre intuition ou de notre vécu. L'exercice de la pensée ne se délègue pas à une machine, même si certains la disent intelligente. C'est à nous de créer les outils d'une pratique juste, pas aux outils de dicter la pratique." Intervention Scam, Sunny Side of the Doc 2025
"L'IA ne remplacera jamais la part sensible ou intuitive d'un repéreur ou d'un mixeur. Mais nos tâches pourraient, si on ne se forme pas, se digitaliser à une vitesse qui nous ferait perdre le sens du métier. La vraie question, c'est : qui formera ceux qui valident la singularité de chaque film ?". Repéreur documentaire, interrogé lors du FIPADOC 2024
Face à ces défis, plusieurs initiatives de formation se multiplient : ateliers sur l'éthique de l'IA, modules de validation éditoriale, séminaires sur la transparence et la vérification des contenus générés.
La charte française s'inscrit dans un cadre réglementaire européen en pleine structuration. L'AI Act, règlement européen adopté en 2024 et progressivement mis en œuvre à partir d'août 2025, impose des obligations strictes aux systèmes d'IA dits "à haut risque", notamment :
"La Scam est mobilisée pour la défense du droit de la propriété intellectuelle, de la transparence et la fiabilité de l'information. Au-delà de la production d'un rapport, nous espérons susciter des négociations aboutissant à la signature d'accords de licences permettant une autorisation encadrée, transparente et rémunérée des contenus des auteurs dont les œuvres sont exploitées par les IA." Scam, déclaration juin 2025
La question de la rémunération équitable reste centrale : comment garantir que les auteurs dont les œuvres servent à entraîner les modèles d'IA soient rémunérés ? Les négociations avec les géants technologiques (OpenAI, Google, Meta, Adobe) sont complexes et souvent opaques.
L'enjeu de l'authenticité documentaire traverse tous les débats. Le risque de manipulation, de "deepfake documentaire", de confusion entre réel et artificiel menace la confiance du public, fondement même du genre.
Lors d'un panel au Sunny Side 2025, un diffuseur rappelait :
"Le public doit pouvoir faire la différence entre expérience immersive et réalité documentaire. Faute de transparence, la confiance sera brisée. Notre responsabilité en tant que diffuseurs, c'est de garantir que le spectateur sait toujours ce qu'il regarde."
L'accord sur les bonnes pratiques IAG consacre cette exigence en recommandant une mention claire en cas d'utilisation d'IA pour générer, modifier ou reconstituer des contenus. Si les modalités restent à définir (pictogramme, avertissement vocal, mention au générique), le principe est acté.
L'accord sur les bonnes pratiques IAG marque une étape importante dans la structuration d'une filière confrontée à une révolution technologique sans précédent. Il témoigne de la capacité du secteur documentaire français à s'organiser collectivement, à poser des garde-fous éthiques, et à défendre une vision de la création qui ne sacrifie pas l'humain sur l'autel de la productivité.
Mais ce texte n'est qu'un début.
"Pour cette nouvelle édition, l'objectif est clairement d'accompagner l'émergence de modèles économiques, de récits et de talents capables de réagir collectivement et de façon durable aux enjeux d'aujourd'hui et de demain. Sunny Side of the Doc existe pour ouvrir des perspectives réelles et inclusives, mettre le dialogue, la créativité et l'innovation au centre de tout." Aurélie Reman
La vérité documentaire de demain ne sera ni purement humaine, ni exclusivement algorithmique. Elle exigera — plus que jamais — la vigilance de toute une chaîne éditoriale, la clarté sur les procédés, le respect du public, et un effort collectif pour maintenir vivante une diversité des histoires, des voix et des formats.
Le documentaire a traversé un siècle de mutations technologiques sans perdre son âme. Face à l'IA générative, il lui reste à prouver qu'il saura une fois encore garder la main, transformer la contrainte en opportunité créative, et défendre cette promesse fragile mais essentielle : raconter le réel en toute transparence.
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