Cameron Crandall, responsable de la division SSD chez Kingston depuis 29 ans, l'a déclaré sans détour lors d'une intervention en podcast en décembre 2025 : il n'avait jamais assisté à rien de similaire en trois décennies de carrière. Ses déclarations résonnent comme une alerte rouge sur l’ensemble du stockage.
Le prix du térabit de NAND flash TLC, composant élémentaire de tout disque SSD, est passé de 4,80 dollars au premier trimestre 2025 à 10,70 dollars en novembre —un doublement en moins de six mois. Cela signifie qu'un SSD de 1 To, vendu 80 à 100 euros il y a un an, dépasse largement les 120 euros en cette fin janvier 2026. Les SSD destinés aux serveurs d'entreprise flambent encore davantage, avec des augmentations dépassant les 40 % attendues au premier trimestre 2026.
Ce n'est pas une correction de marché temporaire. C'est une rupture structurelle, alimentée par une convergence de facteurs qui frappe de plein fouet l'ensemble de la chaîne de valeur audiovisuelle.
La cause première est aussi simple que dévastatrice : l'intelligence artificielle dévore les ressources en stockage à un rythme que les fabricants mondiaux ne peuvent tout simplement pas suivre.
Nvidia, géant incontesté des processeurs graphiques, a annoncé au Consumer Electronics Show 2026 ses nouveaux serveurs Vera Rubin, destinés à l'inférence d'IA. Chaque armoire de serveurs nécessiterait 1 152 téraoctets de stockage SSD. Avec une demande estimée à environ 100 000 unités en 2027, cela représente 115 millions de téraoctets d'ici l'année prochaine, soit 9,3 % de la production mondiale de mémoire flash NAND. Un seul fabricant, une seule génération de produit, accapare près d'un dixième de l'offre mondiale.
Mais le problème est plus profond encore. Depuis 2023, Samsung, SK Hynix et Micron—les trois géants mondiaux du stockage— ont réorienté massivement leurs investissements de fabrication vers la HBM (High Bandwidth Memory), mémoire à large bande passante indispensable à l'entraînement des modèles d'IA. Cette mémoire est bien plus rentable que la NAND flash traditionnelle, et les marges sont incomparables.
Le résultat : pendant que les datacenters IA se multiplient et que les demandes d'IA explosent, les capacités de production de NAND flash stagnent, voire reculent. La production de NAND MLC (Multi-Level Cell) de Samsung, autrefois leader du segment, prendra fin en juin 2026, avec une contraction annoncée de 41,7 % de l'offre mondiale. SK Hynix et Micron maintiennent des volumes limités, tournés exclusivement vers leurs clients « stratégiques », autrement dit, les géants du cloud.
Un symbole cristallise cette recomposition brutale du marché : la disparition programmée de la marque Crucial.
Pendant 29 ans, Crucial, filiale consumériste de Micron, a été une figure de proue du stockage abordable pour les professionnels et les petites entreprises. En décembre 2025, Micron a annoncé l'arrêt complet de cette activité à partir de février 2026. Le communiqué officiel justifie cette décision par la nécessité « d'améliorer l'approvisionnement et le support pour nos clients stratégiques plus importants dans des segments en croissance plus rapide ».
Traduction : toute la production de mémoire de Micron va désormais vers les serveurs d'IA, les datacenters et les segments professionnels haut de gamme. Les petites entreprises et les particuliers ne sont plus la priorité.
Cette logique s'observe partout dans la chaîne. Phison, le fabricant taïwanais qui produit la majorité des contrôleurs SSD mondiaux, a déclaré que toute sa production de SSD prévue pour 2026 était déjà « sold out ». Le PDG de Phison, a même prévenu lors d'une interview médiatisée que la pénurie de NAND pourrait s'étendre sur une décennie entière, un scénario catastrophe aux antipodes des promesses de relance technologique.
La stratégie est explicite : Kingston, qui ne fabrique pas sa propre mémoire, ne peut que répercuter les prix explosifs imposés par ses fournisseurs. Transcend, fabricant de SSD, a communiqué à ses clients en décembre 2025 qu'elle subissait des augmentations de 50 à 100 % en une seule semaine et qu’aucune livraison ne s'était produite depuis octobre 2025.
Il faut comprendre le contexte psychologique de cette crise pour saisir pourquoi les fabricants refusent d'investir massivement dans de nouvelles usines de production, même face à une demande clairement explosive.
Entre 2018 et 2019, le secteur a connu un « supercycle » mémoire spectaculaire, suivi d'un effondrement brutal. Les prix avaient chuté de 33 % en un an, laissant les fabricants avec des capacités surproductives, des marges érodées, et des bilans endommagés. Cette cicatrice reste fraîche. Lorsque la demande IA a explosé en 2024, les fabricants ont choisi la prudence plutôt que l'expansionnisme.
Samsung a annoncé une augmentation de 60 % de ses tarifs DDR5 au quatrième trimestre 2025, tandis que SK Hynix déclarait que ses « capacités de production de HBM, DRAM et NAND étaient pratiquement épuisées pour 2026 ». Plutôt que de construire de nouvelles usines —un processus prenant 3 à 5 ans et nécessitant des investissements de plusieurs milliards de dollars— ces entreprises font le pari de maintenir les prix hauts.
Et cela marche : Phison a enregistré une hausse de 30 % de son chiffre d'affaires au troisième trimestre 2025 comparé à l'année précédente, avec une croissance de 90 % en octobre seul. Les SSD contrôleurs ont bondi de 280 %. C'est lucratif jusqu'à nouvel ordre.
Les analystes du cabinet TrendForce prévoient que les contrats NAND augmenteront de 33 à 38 % au premier trimestre 2026, tandis que les SSD d'entreprise grimperont d'au moins 40 %. Ces anticipations sont déjà partiellement intégrées aux prix, ce qui signifie qu'à partir du printemps 2026, le renchérissement des stockages locaux affectera directement :
Nvidia n'agit pas illégalement en réservant massivement du stockage pour ses serveurs. Samsung, SK Hynix et Micron ne violent aucune règle en réorientant leurs capacités vers la HBM plus rentable. Les fabricants qui refusent de surinvestir après le traumatisme de 2018-2019 appliquent une logique prudente. Le problème n'est pas la malveillance, c'est une structure de marché où les gros clients (les géants du cloud : Google, Amazon, Meta, Microsoft) captent la quasi-totalité de l'offre nouvelle, au détriment des niches.
L'IA, pour ses partisans, est censée libérer la création et réduire les coûts de production. Ironiquement, elle fait le contraire : elle enferme les ressources matérielles, élève les barrières à l'entrée pour les petites structures, et transfère la rente vers une poignée de fournisseurs de serveurs et de puces.
Le scénario optimiste : les nouveaux fabs (usines de semi-conducteurs) annoncés par TSMC, Samsung et Intel pour produire de la NAND devraient progressivement entrer en ligne en 2027-2028. Si la bulle IA se dégonfle ne serait-ce qu'un peu, la demande-offre se rééquilibrera. Les prix reculeraient graduellement.
Le scénario pessimiste : la demande IA continue d'accélérer, les nouveaux fabs prennent du retard (ce qui s'observe régulièrement dans ce secteur complexe), et la pénurie perdure bien au-delà de 2027. Les prix de stockage demeurent élevés durablement, forçant les petites structures à s'adapter structurellement ou disparaître.
La crise du stockage de 2026 n'est pas une anomalie. C'est un révélateur. Une innovation technologique comme l'IA peut réorganiser brutalement les chaînes globales d'approvisionnement, creuser des inégalités entre grands et petits acteurs, et frapper de manière disproportionnée les secteurs créatifs qui dépendent de ressources matérielles bon marché.
Pour l'industrie audiovisuelle française, fragile depuis la pandémie et l'évolution des habitudes de consommation, c'est un défi supplémentaire. Les budgets CNC en repli (–70,9 millions en 2026), la fréquentation des salles en recul (–15 % depuis le début 2025), et maintenant une flambée des coûts de production : la convergence n'est pas fortuite.
Ceux qui survivront seront ceux qui s'adaptent rapidement en hybridant les solutions, en optimisant les workflows, et en comprenant que le « coût de stockage zéro » des années 2020 n'existe plus. Une ère nouvelle, moins généreuse, commence.
P.R.
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