Le Centre National du Cinéma (CNC) a dressé le 17 septembre son bilan à 360° de la fiction audiovisuelle. Derrière des chiffres d'investissement record et une vitalité apparente, le secteur révèle des dépendances accrues et des défis structurels qui appellent à la vigilance.
Le tableau brossé par le CNC a de quoi rassurer. Avec 1,21 milliard d'euros investis dans la production de fiction aidée en 2024, un record absolu, et un volume horaire qui frôle les sommets historiques, l'audiovisuel français affiche une dynamique impressionnante. Cette croissance est largement portée par l'appétit insatiable pour les feuilletons quotidiens et l'essor des séries de 52 minutes, dont les coûts de production s'envolent, dépassant pour la première fois les 2 millions d'euros de coût horaire.
Pourtant, derrière cette façade robuste, les équilibres traditionnels du financement se recomposent en profondeur, dessinant un paysage aux nouvelles dépendances.
Premier enseignement : si les diffuseurs historiques (France Télévisions, TF1, Canal+, M6) restent les premiers financeurs avec un investissement record de 713,2 M€, leur part dans le financement total de la production ne cesse de s'éroder. Tombée à 58,8 % en 2024, elle a chuté de près de 14 points en dix ans. Cette dilution s'explique par une hausse des coûts de production plus rapide que celle de leurs investissements. Les chaînes financent plus que jamais, mais leur poids relatif diminue, les obligeant à des arbitrages constants entre volume et ambition.
Cette tendance est encore plus marquée pour la fiction "hors feuilletons", où la part des diffuseurs historiques est passée de 71,9 % à 60,1 % en une décennie. Un recul spectaculaire, partiellement compensé par une nouvelle force de frappe : les plateformes de streaming étrangères (SMAD). En 2024, celles-ci ont couvert 13,9 % des devis de ces fictions exigeantes, un chiffre qui témoigne de leur montée en puissance inéluctable.
Avec 136 M€ investis dans la fiction aidée en 2024, soit une hausse de près de 40 % en un an, les Netflix, Prime Video et autres Disney+ sont devenus des partenaires incontournables. Leurs projets, comme Les Saisons (Arte/HBO Max) ou Zorro (France Télévisions/Paramount+), affichent des coûts horaires moyens trois fois supérieurs à la moyenne, tirant la qualité et l'ambition vers le haut.
Cependant, cette intégration n'est pas sans contreparties. Le rapport note une "incidence faible sur les volumes", avec seulement 17 projets financés par les SMAD en 2024. L'apport est donc qualitatif et financier, mais ne résout pas l'équation du volume global. De plus, la France reste un acteur modeste à l'échelle mondiale des commandes de séries, se plaçant en troisième position en Europe, loin derrière l'Allemagne et le Royaume-Uni.
Cette dépendance aux acteurs étrangers intervient dans un contexte mondial morose. Le CNC souligne un recul global des commandes des plateformes de 29 % par rapport au pic de 2021-2022, une conséquence directe des grèves qui ont paralysé Hollywood et d'une rationalisation des coûts post-pandémie. La chute de 56,6 % des dépenses de productions étrangères en France en 2024, après trois ans de hausse, en est une illustration brutale et un signal d'alarme.
Sur le front des audiences, la fiction française triomphe. Elle représente 100 % des 100 meilleures audiences de fiction en 2024, un plébiscite pour des séries comme HPI, Astrid & Raphaëlle ou des nouveautés telles que Cat's Eyes. Le genre policier et les rôles féminins forts dominent un palmarès qui confirme la puissance de frappe de la télévision linéaire.
Néanmoins, la consommation sur les plateformes de VàDA (vidéo à la demande par abonnement) raconte une autre histoire. La fiction française n'y représente que 6,9 % du temps de visionnage, écrasée par les productions américaines (60 %). Malgré des succès notables comme Sous la Seine sur Netflix, la production hexagonale peine à s'imposer dans cet univers ultra-concurrentiel.
Le rapport se penche également sur les tendances de l'emploi et révèle des dynamiques de fond. On observe une féminisation progressive des métiers techniques et, surtout, des postes de réalisation et d'écriture, où la part des femmes atteint un record de 43,8 % en 2024. C'est une évolution majeure, bien que les réalisatrices travaillent en moyenne sur des volumes horaires légèrement inférieurs à leurs homologues masculins.
* Habillage / maquillage / Costume - Source CNC
L'autre révolution en marche est celle de l'intelligence artificielle. Près des trois quarts des professionnels de la fiction ont déjà testé des outils d'IA, principalement pour la recherche, la traduction ou la simplification de tâches. Si les producteurs y voient un levier de rentabilité, les inquiétudes sont vives chez les créateurs. Le non-respect du droit d'auteur est une préoccupation majeure pour 84,6 % d'entre eux, un chiffre en forte hausse. Ce débat, qui agite les syndicats d'auteurs et de producteurs, ne fait que commencer et promet de redéfinir les contours de la création. Nous y reviendrons dans un autre article prochainement.
Le bilan 2025 dépeint un secteur audiovisuel français à deux vitesses. D'un côté, une machine de production bien huilée, soutenue par des investissements records et plébiscitée par le public de la télévision traditionnelle. De l'autre, un écosystème de plus en plus dépendant des financements et des stratégies de géants mondiaux, dans un contexte international instable. La vitalité de la création française est indéniable, mais sa souveraineté et son modèle économique, eux, sont en pleine redéfinition.
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