Le 15 décembre 2025, Donald Trump a franchi un cap judiciaire sans précédent en déposant une plainte de 10 milliards de dollars contre la BBC, accusant le géant audiovisuel britannique de diffamation et de pratiques commerciales trompeuses. Cette action en justice, déposée en Floride, cristallise une tension croissante entre le pouvoir politique et les institutions médiatiques, posant des questions épineuses pour l'ensemble du secteur audiovisuel professionnel.
Au cœur de cette controverse : un documentaire Panorama diffusé en octobre 2024, quelques jours avant l'élection présidentielle américaine. La BBC avait assemblé deux extraits distincts d'un discours prononcé par Donald Trump le 6 janvier 2021, jour de l'attaque du Capitole, de façon à créer l'impression que le magnat incitait explicitement ses partisans à envahir le siège du Congrès. Trump avait alors déclaré devant la presse : « Ils ont littéralement mis des mots dans ma bouche ».
La plainte déposée en Floride est précise : elle réclame « un minimum de 5 milliards de dollars » pour chacun des deux chefs d'accusation (diffamation et violation de la loi floridienne sur les pratiques commerciales). Les avocats de Trump affirment que la BBC avait « intentionnellement, malveillamment et de manière trompeuse modifiée » son discours, spécifiquement en juxtaposant la phrase « I'll be there with you » (je serai avec vous) prononcée lors de ce discours avec l'expression « And we fight like hell. If you don't fight like hell, you're not going to have a country anymore » (et nous combattons comme l'enfer), mais cette dernière aurait été prononcée environ 55 minutes plus tard.
BBC Panorama au coeur de l'affaire
La controverse Panorama n'a pas surgi de nulle part. Elle révèle des tensions qui couvaient depuis longtemps au sein de la BBC. En novembre 2025, un rapport interne explosif rédigé par Michael Prescott, ancien conseiller du Comité des normes éditoriales, a accusé la BBC de biais systémique dans sa couverture de plusieurs enjeux majeurs : Brexit, Trump, et conflit israélo-palestinien.
Cette révélation a provoqué un séisme institutionnel. Tim Davie, directeur général de la BBC depuis 2020, et Deborah Turness, directrice générale de l'information, ont tous deux démissionné en novembre 2025. Le président de la BBC, Samir Shah, a alors adressé une lettre d'excuses à Donald Trump, reconnaissant une « erreur de jugement » dans le montage du documentaire.
Cependant, cette reconnaissance reste partielle. Shah a rejeté les accusations plus larges de biais systémique formulées par Prescott et a affirmé sa détermination à contester toute plainte pour diffamation. La BBC a également indiqué que, malgré ses excuses, elle « n'a manifesté ni véritables remords pour ses agissements ni entrepris de réformes institutionnelles significatives afin d'empêcher de futurs abus journalistiques », selon la plainte Trump elle-même.
La plainte contre la BBC ne survient pas en isolation. Elle s'inscrit dans une vague de poursuites judiciaires que Trump a lancée ou menacé de lancer contre les institutions médiatiques depuis son retour à la Maison-Blanche.
En septembre 2025, Trump a poursuivi le New York Times pour 15 milliards de dollars de dommages, accusant le journal de diffamation et d'être devenu un « porte-parole virtuel du Parti démocrate radical de gauche ». Il reprochait au Times d'avoir soutenu Kamala Harris lors de l'élection présidentielle et d'avoir publié des articles sur ses liens présumés avec le trafiquant sexuel Jeffrey Epstein.
En juillet 2025, Trump avait déjà poursuivi le Wall Street Journal et le magnat des médias Rupert Murdoch pour 10 milliards de dollars, toujours concernant un article mentionnant Epstein.
Plus tôt, en décembre 2024, ABC News a accepté de verser 15 millions de dollars vers la bibliothèque présidentielle de Trump pour régler une action en diffamation concernant des déclarations du présentateur George Stephanopoulos sur une affaire impliquant l'écrivain E. Jean Carroll.
Même CBS et Paramount ont cédé face aux menaces de Trump : après qu'il ait initialement réclamé 20 milliards de dollars, ils ont conclu un règlement de 16 millions de dollars en juillet 2025 pour une prétendue édition trompeuse d'une interview avec Kamala Harris dans « 60 Minutes ».
Juridiquement, la position de Trump n'est cependant pas aussi solide qu'il pourrait l'apparaître. Aux États-Unis, les personnes de statut public, comme un président, doivent démontrer que le média a agi avec malveillance effective (actual malice) — c'est-à-dire qu'il a publié des informations en sachant qu'elles étaient fausses ou sans se soucier de leur véracité. Ce standard, établi dans l'arrêt New York Times Co. v. Sullivan (1964), demeure une protection fondamentale pour la liberté de la presse.
Un expert juridique britannique, Mark Stephens, avait d'ailleurs soulevé un point important dès novembre 2025 : « Il est difficile de voir comment cette plainte pourrait aboutir, tant sur le plan financier que juridique ». Un autre analyste, Dominic Casciani, spécialiste juridique de la BBC, avait ajouté : « La législation américaine offre une protection très forte de la liberté d'expression. C'est pourquoi le droit de la diffamation est complexe : tout repose sur des jugements très subtils ».
Néanmoins, le paysage juridique américain évolue. Avec une Cour suprême actuelle à majorité conservatrice, Trump a bénéficié de la nomination de juges favorables à ses positions, ce qui crée une incertitude supplémentaire quant à l'issue de ces litiges.
Sur le plan positif, il faut reconnaître que la BBC a reconnu et admis son erreur de montage. C'est un acte de responsabilité qui tranche avec le déni pur et simple. Le retrait du documentaire de la plateforme BBC iPlayer et la publication d'une correction constituent des mesures de transparence, même si elles arrivent tardivement.
Plus significativement, la controverse a déclenché une révision en profondeur de la Charte royale de la BBC. En décembre 2025, la ministre de la Culture britannique Lisa Nandy a lancé le processus décennal de révision de la gouvernance, des modèles de financement et de la supervision éditoriale de la BBC, avec une consultation publique prévue jusqu'au 10 mars 2026.
Ce processus doit, selon les autorités, se concentrer sur trois priorités : renforcer l'indépendance éditoriale et les normes de la BBC, combattre la désinformation et promouvoir la littératie numérique, et explorer de nouveaux modèles de partenariats dans le secteur créatif et les médias locaux. Les recommandations incluent également une révision de la mission première de la BBC pour prioritariser l'exactitude aux côtés de l'impartialité.
Parallèlement à ces mesures positives, émerge une tendance profondément préoccupante : l'utilisation du système judiciaire comme arme pour intimider les médias. Ce phénomène porte un nom bien documenté dans les milieux des droits humains : le « chilling effect » ou « effet de refroidissement ».
Comme l'expliquent les organisations défendant la liberté de la presse, « la simple existence d'une législation sur la diffamation criminelle peut avoir un impact profond sur la liberté de la presse ». Les litiges abusifs, connus sous l'acronyme SLAPP (Strategic Lawsuits Against Public Participation), exploitent « la disparité de pouvoir entre le plaignant et le défendeur ». Un individu ou une corporation richissime peut ensevelir une institution médiatique sous des dépôts judiciaires coûteux et chronophages.
Trump lui-même a reconnu en août 2025 ses intentions : il a menacé de révoquer les licences des chaînes de télévision nationales qui se concentreraient sur ses critiques, suggérant implicitement qu'elles agissent comme des prolongements du Parti démocrate.
L'administration Trump a également instauré une réduction de 1,1 milliard de dollars du financement fédéral pour NPR et PBS, accusant ces médias de proposer une couverture « injuste, inexacte ou non impartiale ». Une mesure que l'ACLU (American Civil Liberties Union) conteste comme violation du Premier Amendement.
Les enjeux de cette affaire dépassent largement le conflit personnel entre Trump et la BBC. Ils posent des questions existentielles sur la viabilité économique et éthique de la production de contenu d'investigation.
D'abord, le risque financier devient dissuasif. Aucun diffuseur, distributeur, aucun producteur indépendant ne peut se permettre une bataille judiciaire de 10 milliards de dollars. Les plus grands studios réfléchissent à deux fois avant de produire des documentaires critiques sur des figures puissantes. C'est le « chilling effect » en action : l'autocensure s'installe, non par décret gouvernemental, mais par pur calcul économique.
Deuxièmement, la crédibilité du modèle audiovisuel public est fragilisée. Si la BBC—une institution vénérable, financée par des générations de contribuables, peut être mise à genoux par une campagne judiciaire et voir ses dirigeants partir, quelles garanties existent pour les chaînes françaises (France Télévisions), allemandes (ARD, ZDF) ou les coproductions européennes ?
Troisièmement, l'affaire soulève la question de la portabilité des standards éditoriaux à l'échelle mondiale. Le documentaire Panorama était destiné à l'audience britannique, mais il était accessible via VPN et sur BBC iPlayer. Trump prétend que la plainte peut être déposée en Floride parce que des résidents de Floride auraient potentiellement accès au contenu. C'est une nouvelle logique : toute production audiovisuelle mondiale devient vulnérable aux poursuites judiciaires dans toute juridiction où elle peut théoriquement être consultée.
Historiquement, un tel acharnement judiciaire contre les médias est sans précédent aux États-Unis depuis l'ère Reagan. Même Richard Nixon, en pleine tourmente du Watergate, n'a pas tenté de poursuivre systématiquement pour 10 ou 15 milliards de dollars chaque média critique.
Ce qui rend la situation encore plus inquiétante, c'est que ces stratégies judiciaires fonctionnent partiellement. ABC News et CBS/Paramount ont tous deux accepté des règlements, reconnaissant implicitement qu'une bataille prolongée serait trop coûteuse. C'est une victoire à la Pyrrhus pour Trump, certes, mais elle crée un précédent terrifiant.
Malgré ces préoccupations, il existe encore des motifs d'espoir. La BBC refuse fondamentalement de se plier. Samir Shah, bien qu'ayant présenté des excuses, a clairement indiqué que la corporation contesterait toute plainte pour diffamation. Cela suggère que les valeurs d'une institution publique, même fragilisée, peuvent encore résister.
La révision de la Charte BBC est également une opportunité. Si elle se concentre véritablement sur l'amélioration des standards éditoriaux et la clarification des processus de vérification, elle pourrait renforcer la crédibilité publique bien au-delà de la BBC elle-même.
Les organisations de défense des droits humains et de la presse libre montent également en première ligne. L'ACLU, les organisations UNESCO pour la liberté de la presse, et les défenseurs internationaux des droits de l'homme reconnaissent le danger et s'organisent légalement pour contester cette dynamique.
La plainte de Trump contre la BBC n'est pas qu'un conflit personnel ou médiatique. C'est un test de la résilience des institutions audiovisuelles dans un monde où le pouvoir politique se sent menacé par un scrutin critique. Pour le secteur audiovisuel professionnel, le message est clair : investir dans l'exactitude, la transparence et les standards éditoriaux rigoureux n'est plus optionnel, c'est une question de survie institutionnelle.
Les producteurs, distributeurs et diffuseurs doivent collectivement réaffirmer leur engagement envers l'intégrité éditoriale. Car si les institutions publiques majeures comme la BBC peuvent être réduites au silence par la menace judiciaire, les productions indépendantes n'auraient aucune chance. C'est un combat pour l'avenir même du documentaire d'investigation et du journalisme audiovisuel.
P.R.
LABO KILL THE TAPE : 16, rue de Charonne - 75011 Paris.
Ouverture du lundi au vendredi de 10h à 13h et de 14h à 19h.
Tél : 01 86 95 24 25
KILLTHETAPE - Copyright © 2026 - Mentions légales